Mémoires (Philippe de Commynes)

 

 

 

 

 

 

 

Philippe de Commynes (1447-1511) est né en Flandres où il était, par sa naissance, destiné à se ranger parmi les amis du duc de Bourgogne. Après avoir pris du service auprès de Philippe le Bon, il est attaché dès 1464 à Charles le Téméraire, alors Comte de Charolais. C'est donc comme conseiller bourguignon qu'il participe aux premiers conflits entre le duc et Louis XI. Il fait la connaissance de celui-ci plus amplement lors des entrevues de Péronne, et passe peu après à son service, s'enfuyant de l'entourage du duc en 1472.

 

Sa sagesse et son sens de la diplomatie s'accordaient mieux sans aucun doute avec la subtilité politique du roi qu'avec l'audace désordonnée de Charles le Téméraire. Cependant, l'un des motifs inavoués de la rédaction des Mémoires (1489-1498) est peut-être le désir de justifier par les faits le choix que lui-même a fait en trahissant son premier maître.

 

Doté de la seigneurie d'Argenton par Louis XI, en compensation des terres qui lui ont été, évidemment, confisquées par le duc de Bourgogne, il est jusqu'à la mort du roi un de ses plus proches conseillers. Cette faveur même lui vaut un temps de disgrâce au début du règne de Charles VIII. Il aurait même été enfermé dans une des célèbres cages de fer du défunt roi! Après sa réconciliation avec Charles VIII, il l'accompagna en Italie et est ambassadeur à Venise: ces événements sont partiellement rapportés dans la deuxième partie de ses Mémoires. Il meurt en 1511.

 

Philippe de Commynes décrit ce qu'il connaît bien. Il a assisté aux événements, participé à beaucoup d'entre eux. Il est avant tout un témoin, qui dépasse le point de vue partisan pour devenir juge et moraliste. Les Mémoires contiennent non seulement des « documents » précieux pour l'historien moderne, mais aussi une réflexion sur l'homme, sévère, pessimiste.

 

 

 

 

 

Chapitre Premier

 

 

De l'occasion des guerres, qui furent entre Louis onziesme et le comte de Charolois, depuis duc de Bourgongne.

 

 

Au saillir de mon enfance, et en l'âge de pouvoir monter à cheval, je hantai à Lisle vers le duc Charles de Bourgongne, pour lors appelé comte de Charolois, lequel me print à son service: et fut l'an mil quatre cens soixante et quatre. Quelques trois jours après arrivèrent audit lieu de Lisle les ambassadeurs du roy, où estoit le comte d'Eu, le chancelier de France, appelé Morvillier, et l'archevesque de Narbonne. Et en la présence du duc Philippe de Bourgongne et dudit comte de Charolois, et tout leur conseil, à huys ouvers, furent ouÿs lesdits ambassadeurs; et parla ledit Morvillier fort arrogamment, disant que ledit comte de Charolois avoit fait prendre, luy estant en Hollande, un petit navire de guerre, party de Dieppe, auquel estoit un bastard de Rubempré, et l'avoit fait emprisonner, luy donnant charge qu'il estoit là venu pour le prendre, et que ainsi l'avoit fait publier partout, et par especial à Bruges, où hantent toutes nations de gens estranges, par un chevalier de Bourgongne appellé messire Olivier de La Marche.

Pour lesquelles causes le roy, soy trouvant chargé de ce cas contre vérité, comme il disoit, requeroit audit duc Philippe que ledit messire Olivier de La Marche luy fust envoyé prisonnier à Paris, pour en faire la pugnition telle que le cas le requeroit. A ce poinct luy respondit ledit duc Philippe que messire Olivier de La Marche estoit né de la comté de Bourgongne et son maistre d'hostel, et n'étoit en riens subjet à la couronne; toutesfois que s'il avoit fait ne dit chose qui fust contre l'honneur du roy, et que ainsi le trouvast par information, qu'il en feroit la pugnition telle que au cas appartiendroit; et que au regard du bastard de Rubempré, il est vray qu'il estoit prins pour les signes et contenances que avoit ledit bastard et ses gens à l'environ de La Haye en Hollande, où pour lors estoit son fils le comte de Charolois; et que si ledit comte estoit souspesonneux, il ne le tenoit point de luy (car il ne le fut oncques), mais il le tenoit de sa mère, qui avoit esté la plus souspesonneuse dame que il eust jamais congneue; mais nonobstant que luy (comme dit est) n'eust jamais esté souspesonneux, s'il se fust trouvé au lieu de son fils, à l'heure que ce bastard de Rubempré regnoit ès environs, que il l'eust fait prendre comme il avoit esté, et que si ledit bastard ne se trouvoit chargé d'avoir voulu prendre son fils (comme l'on disoit), que incontinent le feroit delivrer, et le renvoyeroit au roy, comme ses ambassadeurs le requeroient.

Après recommença ledit Morvillier, en donnant grands et deshonnestes charges au duc de Bretagne, appellé François, disant que ledit duc et le comte de Charolois, là présent, estant ledit comte à Tours devers le roy, là où il estoit allé voir, s'estoient baillé seellez l'un à l'autre et faits frères d'armes; et s'estoient baillé lesdits seellez par la main de messire Tanneguy du Chastel, qui depuis a esté gouverneur de Roussillon, et a eu auctorité en ce royaume; faisant ledit Morvillier ce cas si énorme et si ennuyeux que nulle chose qui se pust dire à ce propos, pour faire honte et vitupère à un prince, ne fut qu'il ne dist. A quoy ledit comte de Charolois par plusieurs fois voulut respondre, comme fort passionné de cette injure qui se disoit de son amy et allyé; mais ledit Morvillier luy rompoit tousjours la parolle, disant ces mots: «Monseigneur de Charolois, je ne suis pas venu pour parler à vous, mais à monseigneur vostre père.» Ledit comte supplia par plusieurs fois à son père qu'il pust respondre, lequel luy dit: «J'ay respondu pour toy comme il me semble que père doibt respondre pour fils; toutesfois, si tu en as si grand envie, penses-y aujourd'huy, et demain dis ce que tu vouldras.» Encores disoit ledit Morvillier, qu'il ne pouvoit penser qui pourroit avoir mû ledit comte de prendre cette allyance avec ledit duc de Bretagne; qu'il n'avoit riens, sinon une pension que le roy luy avoit donnée avec le gouvernement de Normandie, que le roy luy avoit ostée.

Le lendemain, en l'assemblée et en la compagnie des dessusdits, le comte de Charolois, le genou en terre, sus un carreau de veloux, parla à son père premier, et commença de ce bastard de Rubempré, disant les causes estre justes et raisonnables de sa prinse, et que ce se monstreroit par le procès. Toutesfois, je croy qu'il ne s'en trouva jamais riens; mais estoient les suspections grandes, et le vis delivrer d'une prison où il avoit esté cinq ans. Après ce propos, commença à descharger le duc de Bretagne et luy aussi, disant: qu'il estoit vray que ledit duc de Bretagne et luy avoient prins alliance et amytié ensemble, et qu'ils s'estoient faits frères d'armes; mais en rien n'entendoient cette allyance au préjudice du roy ni de son royaulme, mais pour le servir et soustenir si besoin en estoit; et que touchant la pension qui luy avoit esté ostée, que jamais n'en avoit eu que un quart montant neuf mil francs, et que jamais n'avoit requis ladite pension ni le gouvernement de Normandie, et que, moyennant qu'il eust la grace de son père, il se pourroit assez bien passer de tous autres bienfaits. Et croy bien que si n'eust esté la crainte de son dit père, qui là estoit présent et auquel il adressoit sa parolle, qu'il eust beaucoup plus asprement parlé. La conclusion dudit duc Philippe fut fort humble et sage, suppliant au roy ne vouloir légèrement croire contre luy ne son fils, et l'avoir tousjours en sa bonne grâce. Après fut apporté le vin et les espices; et prindrent les ambassadeurs congié du père et du fils. et quand ce vint que le comte d'Eu et le chancellier eurent pris congié dudit comte de Charolois, qui estoit assez loin de son père, il dit à l'archevesque de Narbonne, qui vint le dernier: «Recommandez moy très humblement à la bonne grâce du roy, et luy dites qu'il m'a bien fait laver icy par son chancellier, mais que avant qu'il soit un an il s'en repentira.» Ledit archevesque de Narbonne fit ce message au roy, quand il fut de retour, comme vous entendrez cy-après. Ces parolles engendrèrent grant hayne dudit comte de Charolois au roy: avec ce qu'il n'y avoit guères que le roy avoir racheté les villes de dessus la rivière de Somme, comme Amyens, Abbeville, Saint Quentin et aultres, baillées par le roy Charles septiesme audit duc Philippe de Bourgongne, par le traité qui fut fait à Arras, pour en jouyr par luy et ses hoirs masles, au rachapt de quatre cens mil escuz. Je ne sçay bonnement comment cela se mena; toutesfois ledit duc se trouvant en sa vieillesse, furent tellement conduits tous ses affaires par messeigneurs de Croy et de Chimay, frères, et aultres de leur maison, qu'il reprint son argent du roy et restitua lesdites terres, dont ledit comte son fils fut fort troublé, car c'estoient les frontieres et limites de leurs seigneuries, et y perdoient beaucoup de subjets et bonnes gens pour la guerre. Il donnoit charge de cette matière à cette maison de Croy; et venant son père à l'extreme vieillesse, dont jà estoit près, il chassa hors du palais de son père tous lesditz seigneurs de Croy, et leur osta toutes les places et choses qu'ils tenoient entre leurs mains.