La vie (ou la geste) de Louis VI le Gros

 

 

 

 

 

 
 
 
L’Abbé Suger (1081-1151) est un personnage important du Moyen Âge. Les hypothèses sont multiples concernant sa famille : fils de serfs pour les uns, fils illégitime d’un abbé (l’Abbé Yves Ier) pour les autres, le fait est que très jeune, il étudiera au prieuré de Saint-Denis-de-l’Estrées, l’école de l’abbaye, pour devenir moine.

Il y côtoiera ainsi le futur Louis VI. Il deviendra, en 1122, Abbé de Saint-Denis. Brouillé avec Bernard de Clairvaux (prônant le dépouillement de l’église, ce qui allait à l’encontre des théories de Suger), il répond à ses critiques en étant plus sévère avec les moines, en amplifiant la règle bénédictine et en rétablissant la clôture interdisant à tous d’y accéder.

Suger va également faire reconstruire l’abbaye, qui menaçait de s’écrouler, en 1144. Le style gothique, commençant à poindre au XII°s, va faire merveille. C’est dans cette abbaye, devenue basilique, que seront enterrés tous les rois de France.

Louis VI ne va pas oublier ce compagnon d’étude et va l’impliquer dans la vie politique dès le début de son règne. Il pourra ainsi compter sur ce fidèle conseiller qui occupera plusieurs fonctions. Suger continuera par ailleurs sa fonction de conseiller avec Louis VII.

Enfin, Suger se révèle être également historien. Il est à l’origine des Grandes Chroniques de France. Il en a rédigé le premier volume, connu sous le nom de Vie de Louis VI le Gros. Cependant, tout comme Joinville, il conviendra de faire attention à l'objectivité du narrateur. Ceci étant, il s'agit d'un des rares documents de l'époque (pour ne pas dire le seul) nous relatant la vie, les faits de ce roi, Monseigneur Louis comme l'apellait Suger. Le livre est d'autant plus plaisant à lire qu'il contient des petites anecdotes. Oh, je vous vois arriver, vous voulez en connaître quelques unes, hein ? Eh bien lisez ce livre et vous apprendrez ainsi comment, lors de la prise du château de Gournay, le monarque fit déshabiller complètement ses hommes pour traverser le fleuve ou encore comment Suger et tous ceux qui étaient au service du roi firent attendre un brave homme, venu leur offrir un troupeau de moutons, à cause d'une messe...
 
 
 
 
 
Extraits :
 
 
Ci-dessous, le texte décrit les jeunes années du futur roi de France et sa lutte contre le roi d'Angleterre Guillaume le Roux (né en 1056 - mort en 1100):
 
 
Or donc le glorieux et renommé roi de France Louis, fils du magnifique roi Philippe, alors qu'il se trouvait encore dans la fleur du premier âge, à douze ou treize ans environ , beau et bien fait, accomplissait de tels progrès, à la fois quant à sa louable et belle activité morale et quant à la taille de son corps très élégant, qu'il promettait de ne pas tarder à procurer un honorable agrandissement à son futur royaume et faisait naître d'agréables espoirs pour la protection des églises et des pauvres. Ce jeune enfant de haut lignage, se conformant à l'antique coutume, attestée par des actes impériaux, des rois Charlemagne et autres excellents princes, s'attacha aux saints martyrs qui sont à Saint-Denis et à leurs serviteurs; il le fit avec un tel doux attrait, comme naturel, qu'il conserva durant toute sa vie, avec beaucoup de libéralité et d'honneur l'amitié qu'enfant il avait, innée en lui, pour leur église et qu'à la fin, mettant, après Dieu, son suprême espoir en eux, il leur abandonna délibérément et très dévotement sa propre personne, corps et âme, afin, si c'était possible, de se faire moine en ce lieu .
A l'âge dont nous parlons une valeur croissante mûrissait vigoureuse en son cœur de jeune homme; il ne pouvait s'en tenir aux amusements de la chasse et aux jeux enfantins auxquels il est d'usage qu'on s'ébatte à cet âge sans apprendre à manier les armes. Tandis qu'il se trouve en butte aux attaques de plusieurs hauts barons du royaume et du très grand roi d'Angleterre Guillaume, fils de ce roi Guillaume, encore plus grand, qui conquit l'Angleterre, la force de son cœur de preux s'exalte, sa vaillance sourit à l'épreuve, chasse l'inertie, ouvre les voies à la sagesse, dissipe l'oisiveté, presse la sollicitude. Guillaume, roi d'Angleterre, chevalier rompu à son métier, impatient de gloire et convoiteux de renom , ayant déshérité son frère aîné Robert, succédé heureusement à son père Guillaume et, après le départ de son frère aîné pour Jérusalem, obtenu le duché de Normandie , ainsi qu'il s'étend sur les limites des marches du royaume, s'efforçait de combattre par tous les moyens possibles le jeune et renommé prince.
Dans leur lutte, ils se montraient semblables et dissemblables, semblables en ce que ni l'un ni l'autre ne cédait, dissemblables puisque l'un était d'âge mûr, l'autre encore jouvenceau; l'un, opulent, prodigue des trésors de l'Angleterre, pratiquait à merveille l'art d'acheter et de soudoyer des chevaliers; l'autre, dépourvu d'argent, ménager des ressources du royaume paternel, n'assemblait de la chevalerie que par des prouesses d'activité et résistait avec audace. Vous eussiez vu ce jeune prince si prompt franchir d'un vol, à la tête d'une poignée de chevaliers, les frontières tantôt du Berry, tantôt de l'Auvergne, tantôt de la Bourgogne, revenir non moins vite dans le Vexin, s'il apprenait que son retour était nécessaire, faire héroïquement front avec trois cents ou cinq cents chevaliers au roi Guillaume, qui en avait dix mille, et, les vicissitudes d une guerre étant incertaines, tantôt céder devant lui, tantôt le mettre en fuite.

En de telles rencontres on se faisait beaucoup de prisonniers des deux côtés. Entre plusieurs autres que prirent ainsi le jeune et renommé prince et ses gens, il y eut le noble comte Simon , Gilbert de l'Aigle, noble baron, également illustre en Angleterre et en Normandie, Païen de Gisors, en faveur de qui fut pour la première fois fortifié le château de même nom ; de son coté le roi d'Angleterre retint captifs le vaillant et noble comte Mathieu de Beaumont, l'illustre et très renommé baron Simon de Montfort et monseigneur Païen de Montjay . Mais, au lieu que l'inquiétude d'avoir à soudoyer d'autres chevaliers accéléra le paiement de la rançon des Anglais, les Français, eux, subirent les rigueurs d'une captivité très longue et ne purent se faire relâcher que lorsque, s'étant engagés au service du roi d'Angleterre et attachés à lui par les liens de l'hommage, ils eurent promis par serment de combattre et troubler le royaume et le roi.

On disait couramment que ce roi orgueilleux et agressif aspirait à la couronne de France, parce que le jeune et renommé prince était le seul fils que son père eût de sa très noble épouse, la sœur du comte Robert de Flandre. Ses deux autres fils, Philippe et Floire, étaient nés de la comtesse d'Anjou, Bertrade, avec laquelle il avait, quoique déjà marié, vécu en concubinage; aussi ne les comptait-on pas comme des successeurs pour le cas où par infortune l'unique héritier décéderait d'abord. Mais, parce qu'il n'est ni permis ni naturel que les Français soient soumis aux Anglais, ni même les Anglais aux Français, l'événement déjoua sa détestable espérance. Le fait est que, s'étant, lui et les siens, tourmenté de cette folie pendant trois ans et plus, et voyant que, ni par le moyen des Anglais, ni par le moyen des Français liés à lui par l'hommage, il n'avançait à rien, qu'il ne pouvait satisfaire son désir, il perdit courage. Il passa en Angleterre, où il se livra au plaisir et à ses caprices. Un jour, il chassait avec ardeur dans la Forêt Neuve, quand il fut inopinément frappé d'une flèche. Il périt.


On vit là un coup de la vengeance divine et on en donnait pour raison, avec vraisemblance, qu'il s'était montré intolérable oppresseur des pauvres, qu'il soumettait les églises à de cruelles exactions et qu'à la mort des évêques et des prélats il retenait et dissipait leurs biens sans aucun respect. Certains accusaient un très noble personnage, Gautier Tirel, d'être celui qui l'avait percé d'une flèche. Mais nous avons assez souvent entendu ce Tirel, libre de crainte et d'espoir, affirmer sous la foi du serment et comme jurer sur saints que, ce jour-là, ni il n'était venu dans la partie de la forêt où chassait le roi, ni il ne l'avait du tout vu dans la forêt. D'où il est constant que, si une si grande folie, en un si grand personnage, s'est évanouie si brusquement en fumée, c'est par l'effet de la divine puissance; de la sorte, celui qui inquiétait sans raison les autres se vit inquiété beaucoup plus gravement et celui qui convoitait tout se trouva inglorieusement dépouillé de tout. En effet, c'est à Dieu, qui ôte le baudrier des rois, que les royaumes et les droits des royaumes sont soumis.
Au dit Guillaume succéda sur le trône, le plus promptement possible, son plus jeune frère - puisque l'aîné, Robert, était à la grande expédition du Saint-Sépulcre - le très sage Henri, prince dont le corps et l'âme, la vaillance et le savoir, aussi dignes d'admiration que de louange, offriraient une matière qui nous agréerait. Mais cela n'est pas notre affaire, à moins qu'il ne nous faille effleurer sommairement quelque sujet qui, incidemment, se puisse mêler à notre exposé, comme, par exemple, nous parlerons même du royaume de Lorraine. C'est des Français, non des Anglais, que nous nous sommes proposé de coucher par écrit l'histoire.
 
 
 
 
   
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SUGER nous conte l'histoire de la prise du château de la Ferté-Baudoin, tenu par Gui le Rouge et son fils Hugues de Crécy, afin de libérer le comte de Corbeil et Anseau de Garlande:
 
 

Or donc Louis, roi de France par la grâce de Dieu, ne put perdre l'habitude qu'il avait prise dans sa jeunesse, je veux dire celle de veiller sur les églises, de protéger les pauvres et les indigents, de travailler sans cesse à la paix et à la défense du royaume.

Gui le Rouge, dont il a été parlé plus haut, et son fils Hugues de Crécy, jeune homme intelligent, preux aux armes, mais fait pour le pillage et l'incendie et très prompt à jeter le trouble dans tout le royaume, ne cessaient de contester la supériorité royale, à cause de la rancune accumulée en leur coeur par la honte d'avoir perdu le château de Gournay. C'est ainsi que Hugues ne voulut même pas épargner son frère le comte de Corbeil, Eudes , duquel il n'avait reçu aucune assistance dans sa lutte contre le roi. Il tendit un piège à sa simplicité. Un jour que le comte Eudes avait décidé de chasser tranquillement chez lui, il s'aperçut, l'imprudent, de ce que la communauté de sang engendre en fait de réalités et d'espoirs quand l'envie l'a corrompue. Enlevé par son frère Hugues, il fut enfermé au château qu'on appelle La Ferté-Baudouin. On lui mit des entraves et des chaînes; aurait-il même eu le moyen de se tirer d'affaire qu'il ne l'eût pu qu'en faisant la guerre au roi.

En présence de cette extraordinaire folie, les gens de Corbeil, en grand nombre - car la châtellenie était riche en antiques et nobles chevaliers - recoururent à l'asile ouvert à tous de la majesté royale. Prosternés aux genoux du roi, ils lui firent savoir, au milieu des larmes et des sanglots, la captivité du comte et les motifs de cette captivité, le priant et suppliant d'employer sa puissance à le délivrer. Sa promesse leur ayant fait concevoir l'espoir de la libération, leur colère s'adoucit, leur douleur fut soulagée; à l'envi ils cherchèrent par quel procédé, à l'aide de quelles farces, ils pourraient recouvrer leur seigneur. La Ferté-Baudouin appartenait à Hugues non pas en vertu d'un droit héréditaire, mais par l'occasion d'un certain mariage avec la comtesse Adélaïde, qu'il avait répudiée tout en gardant son château. Des gens de La Ferté, conférant avec quelques-uns de Corbeil, promirent sous la foi du serment de les recevoir dans le château, non toutefois sans prendre leurs précautions.

Le roi, qui s'était laissé persuader par ceux de Corbeil, s'avançait en hâte; pour éviter que la nouvelle ne s'ébruitât, il n'avait avec lui qu'une petite poignée de chevaliers de sa cour. Assez tard, alors qu'on bavardait encore autour des feux dans le château, ceux qui avaient été envoyés en avant, c'est-à-dire Anseau de Garlande sénéchal, choisi à raison de sa vaillance et les hommes d'armes, environ quarante, qui l'accompagnaient, furent reçus par la porte qui avait été indiquée et firent de vigoureux efforts pour s'en emparer. Mais la garnison, surprise du hennissement des chevaux et du tapage inopiné que les cavaliers faisaient, bondit à leur rencontre. Entre les ouvertures opposées le chemin était resserré. Ceux qui étaient entrés ne pouvaient pas aller ou revenir à leur guise; ceux de la ville, placés devant les portes, ce qui ajoutait à leur audace, les taillaient en pièces à leur aise. Les premiers, plongés dans les ténèbres et desservis par l'étroitesse de la place, n'eurent pas la force de tenir le coup plus longtemps; ils regagnèrent la porte. Mais Anseau, emporté par son courage, rétrogradant et s'immolant, ne put y atteindre; l'ennemi l'y avait devancé. Ainsi surpris, il occupa bien la tour du château; mais ce ne fut pas comme seigneur, ce fut comme prisonnier, en compagnie du comte de Corbeil. Pareille était leur douleur, non pareille leur crainte, puisque l'un c'était la mort, l'autre le déshéritement seulement qu'il redoutait. Ainsi pouvait-on leur appliquer le vers : « Carthage et Marius se consolèrent de leur destin ».

Quand, avec la clameur des fugitifs, le bruit de cette rencontre fut arrivé aux oreilles du roi qui accélérait sa marche, il fut bien fâché de s'être laissé retarder et écarter de sa route par la gêne que lui causait la nuit noire. Il sauta sur un cheval très rapide et s'efforça d'aller audacieusement porter secours aux siens en se précipitant par la porte. Mais la porte était fermée à clef. Repoussé sous une grêle de traits, de coups de lances et de pierres, il se retira. Consternés de douleur, les frères et parents du sénéchal captif se jetèrent à ses pieds : « Ayez pitié de nous, disaient-ils, glorieux et vaillant roi, parce que, si cet abominable Hugues de Crécy, cet homme de rien, assoiffée de sang humain, venant ici ou emmenant là-bas notre frère, peut mettre la main sur lui de quelque manière que ce soit, il se jettera bien vite à sa gorge, sans aucun souci du châtiment qui l'attend dans le cas où, plus féroce que le plus féroce, il le ferait périr de malemort ».

Cédant à cette crainte, le roi fit donc rapidement entourer le château, obstruer les voies qui menaient aux portes, établir en cercle quatre à cinq bastilles, et, en même temps qu'il usait des forces du royaume, il payait de sa personne pour la reprise des prisonniers et du château. Cependant Hugues, qui s'était d'abord fort réjoui de la capture, se sentit glacé de peur à l'idée qu'on allait lui arracher ses prisonniers, lui enlever son château. Dans son anxiété il se mettait en peine d'un stratagème qui lui permît d'entrer tantôt à cheval, tantôt à pied, il prenait tour à tour les dehors changeants et menteurs d'un jongleur et d'une courtisane.

Un jour qu'il donnait toute son attention à cette affaire, du camp on le remarqua, on sauta sur lui. Impuissant à soutenir cette attaque meurtrière, il demanda son salut à la fuite. Tout à coup, parmi les autres et devant les autres, voici, emporté par l'élan de son cœur et de son cheval, Guillaume, frère du sénéchal prisonnier, chevalier élégant, preux aux armes, qui s'acharne vigoureusement contre lui et essaie de le mettre dans l'embarras. La vitesse de sa course eût suffi à le distinguer. Hugues l'aperçut; brandissant sa lance, il la tournait souvent dans sa direction; mais, dans sa crainte de ceux qui suivaient, il n'osait pas s'attarder et se remettait à fuir. Toutefois il était d'une habileté étonnante et hors de pair; s'il lui avait été possible de s'arrêter pour lutter seul à seul, il eût fait éclater la hardiesse de son coeur, soit en remportant un trophée de duel, soit en s'exposant au péril de mort, et y eût gagné un admirable renom. A plusieurs reprises il lui arriva, ne pouvant du tout éviter les villages situés sur la route ni échapper à l'attaque des ennemis qu'il rencontrait, de s'en tirer par une feinte trompeuse : il se donnait pour Guillaume de Garlande s'écriait bien haut qu'il était poursuivi par Hugues, invitait les gens, de la part du roi, à barrer le passage à ce dernier comme à un ennemi. Par ces stratagèmes et d'autres pareils, grâce à ses ruses de langage et à la vaillance de son cœur, il réussit dans sa fuite à se jouer à lui tout seul d'une multitude.

Quant au roi, ni cette occasion ni aucune autre ne le fit renoncer à l'entreprise du siège; il resserrait le blocus, il fatiguait la garnison. Il ne cessa ses attaques qu'après un assaut donné à l'insu des chevaliers, grâce à une machination ourdie par une partie des gens de la place et après avoir par sa puissante valeur rendu la capitulation inévitable. Dans le tumulte, les chevaliers, fuyant vers le donjon, ne s'occupèrent que de sauver leur vie, non d'échapper à la captivité; le fait est qu'enfermés là dedans ils se trouvèrent hors d'état et de se protéger vraiment et de sortir de quelque façon que ce fût. A la fin, certains étant tués, davantage encore blessés, ils se rendirent, eux et le donjon, en se soumettant à la décision de la majesté royale, non sans le conseil de leur seigneur. Ainsi, « à la fois débonnaire et criminel en une seule et même action» il restitua, avec autant de sagesse que de clémence, un sénéchal à lui-même, un frère à des frères, leur comte aux habitants de Corbeil. Parmi les chevaliers qui se trouvaient à l'intérieur, il y en eut qu'il déshérita, ravageant leurs biens, d'autres qu'il entreprit de punir très sévèrement, leur infligeant, pour terrifier leurs pareils, le tourment d'une incarcération prolongée. C'est ainsi que par une si belle victoire obtenue de Dieu contre l'opinion de ses rivaux, il ennoblit grandement les prémices de son règne.
 
 
 
 
L'Abbé Suger
L'Abbé Suger
Louis VI
Louis VI