Aucassin et Nicolette

 

 

 

 

 

 

 

Aucassin et Nicolette est le seul échantillon du genre littéraire que l'on désigne par le terme chantefable. Ainsi, alternent avec régularité des strophes assonancées et des passages en prose. Toute la question est de savoir s'il s'agit d'une œuvre unique ou si les autres ont été perdues.

 

Il n'existe qu'un seul manuscrit d'Aucassin et Nicolette. On peut s'interroger sur le succès qu'a pu rencontrer le texte à l'époque ! D'ailleurs, je n'ai pas précisé celle-ci: on a du mal à le dater : on le situe soit dans le dernier quart du XIIe siècle, soit dans la première partie du XIIe.

 

Jean Charles Payen, concernant le peu de succès de cette chantefable, avance la théorie que l'on aurait fait disparaître les copies d'un texte "qui offusque le confort intellectuel du public médiéval..., qui bouscule trop de poncifs, même si la provocation s'y dissimule sous un dehors bon enfant".

 

 

L'oeuvre peut séduire par son mélange de vers et de prose, de poésie raffinée, et de scènes burlesques.

 

 

Dès les premiers vers, on s'interroge sur les deux personnages et sur l'auteur. En effet, ce dernier, parodiant un style épique, annonce au lecteur qu'il emploie ses dernières forces à conter, pour le plaisir des auditeurs, les aventures et les amours de deux jouvenceaux, alors que l'usage était d'instruire et d'édifier. Il précise également qu'il se nomme Le vieil Antif, nom du cheval de Roland ! De plus, on découvre que Nicolette, au nom français, est d'origine sarrasine, alors qu'Aucassin, prince chrétien, porte le nom d'un roi maure de Cordoue, Alcazin, qui régna de 1019 à 1021. Une deuxième hypothèse voudrait qu'Aucassin soit le diminutif du provençal "aucassa", dérivé "d'auca", "oie" et qui désignerait donc l'oison un peu niais mais sympathique, tandis que Nicolette viendrait de "Nicola", diminutif de l'occitan "nica", employé dans l'expression populaire "faire la nica", "faire la nique, se moquer, être plus rusé qu'autrui". Il s'agirait donc du personnage futé.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

Extraits :

 

 

 

Traduction de Jean Dufournet.

 

 

 

I.

 

Qui veut entendre de bons vers

que, pour se divertir, un vieux bonhomme écrivit

sur deux beaux jeunes gens ;

Nicolette et Aucassin,

sur les tourments que souffrit celui-ci

et les exploits qu'il accomplit

pour son amie au lumineux visage ?

Si la mélodie est douce, le texte est beau,

fin et bien composé.

Personne n'est si abattu,

si affligé et mal en point,

si gravement malade

qu'il ne recouvre, à l'entendre, santé,

joie et vigueur,

tant l'histoire est d'une grande douceur.

 

 

 

XXIX (chanté)

 

Dans la chambre entre Aucassin

le courtois et le noble.

Parvenu au lit,

à l'endroit où est couché le roi,

il s'arrête devant lui

et lui parle. Mais écoutez plutôt ses propos:

"Allons ! fou que tu es, que fais-tu ici ?"

Le roi lui répondit: "Je suis couché, je viens d'avoir un fils

Quand mon mois sera accompli,

et que je serai complètement rétabli,

alors j'irai entendre la messe,

comme le fit mon ancêtre,

puis je reprendrai avec énergie la grande guerre

que j'ai contre mes ennemis :

je ne la négligerai pas."

 

 

 

XXX (parlé : récit et dialogue)

 

 

A ces mots, Aucassin empoigna tous les draps qui recouvraient le roi et les lança à travers la chambre. Apercevant derrière lui un bâton, il alla le prendre, s'en revint et frappa : il battit le roi si dru qu'il faillit le tuer.

"Ah ! Ah ! Cher seigneur, dit le roi, que voulez-vous de moi ? Avez-vous l'esprit dérangé pour me battre en ma propre maison ?

- Par le cœur de Dieu ! Répondit Aucassin, sale fils de putain, je vous tuerai si vous ne me promettez pas que jamais plus homme de votre terre ne restera couché après la naissance d'un enfant."

Le roi le lui promit. La promesse faite, "Seigneur, reprit Aucassin, menez-moi là où votre femme commande l'armée.

- Bien volontiers, seigneur", lui répondit le roi.

Il monta sur un cheval, et Aucassin sur le sien, tandis que Nicolette restait dans appartement de la reine. Le roi et Aucassin, à force de chevaucher, parvinrent à l'endroit où se trouvait la reine et tombèrent en pleine bataille de pommes des bois blettes, d'œufs et de fromages frais. Aucassin commença à les regarder, au comble de l'étonnement.

 

 

 

 

XXXI (chanté)

 

 

Aucassin s'est arrêté,

appuyé à l'arçon de sa selle,

et il commence à contempler

cette violente bataille rangée.

Les combattants s'étaient munis

de nombreux fromages frais,

de pommes des bois blettes

et d'énormes champignons des prairies.

Qui trouble le plus l'eau des gués

est proclamé le prince des chevaliers.

Aucassin le vaillant et le noble

commence à les regarder

et se met à rire.

 

 

 

XXXII (récit et dialogue)

 

 

A la vue de cette scène étonnante, Aucassin vint au roi qu'il interpella :

"Seigneur, fit-il, sont-ce là vos ennemis ?

- Oui, seigneur, répondit le roi.

- Voudriez-vous que je vous en venge ?

- Oui, dit-il, bien volontiers."

Aucassin met la main à l'épée, se lance au milieu des combattants, commence à frapper à droite et à gauche, tuant beaucoup de gens. Mais le roi, quand il s'en rendit compte, le saisit par la bride de son cheval en disant:

"Ah ! Cher seigneur, ne les tuez pas de cette manière!

- Comment ? Dit Aucassin, ne voulez-vous pas que je vous venge ?

- Seigneur, fit le roi, vous avez été trop loin: nous n'avons pas l'habitude de nous entretuer les uns les autres".

Les adversaires en fuite, le roi et Aucassin s'en reviennent au château de Torelore où les habitants du pays disent au prince de chasser de sa terre Aucassin et de retenir Nicolette aux côtés de son fils car elle semblait bien femme de grande famille. Ces propos que Nicolette entendit ne la réjouirent pas, et elle commença à dire:

 

 

 

 

XXXIII (chanté)

 

 

"Souverain seigneur de Torelore,

dit la belle Nicole,

vos sujets me prennent donc pour folle :

quand mon doux ami me serre dans ses bras

et qu'il sent contre lui la douceur de mon corps,

j'éprouve alors un tel bonheur

que ni danse, farandole, ou ronde,

ni harpe, violon ou viole,

ni le plaisir du jeu de dames

ne conserveraient à mes yeux la moindre valeur."

 

 

 

 

Aucassin et Nicolette
Aucassin et Nicolette