Raoul de Cambrai

 

 

 

 

 

 

 

Raoul de Cambrai est une chanson de geste du XII° siècle. C'est l'une des plus meurtrières et des plus sauvages de nos chansons médiévales. Il s'agit de l'histoire sanglante d'une rivalité féodale pour le Vermandois et de la vendetta familiale qui s'ensuit.

 

Elle se divise en trois parties :

 

Dans sa première partie, elle chante la révolte de Raoul contre l'empereur Louis et la mort du baron dans un duel qui l'opposait à son vassal Bernier.

La seconde section met en scène la vengeance que tire Gautier du meurtre de son oncle.

Dans la troisième partie, plus romanesque, nous suivons les aventures de Bernier, qui sera finalement tué par Guerri, l'oncle de Raoul, pour venger le meurtre de son neveu.

 

Elle appartient au cycle de Doon de Mayence. Dans le prologue à la Chanson de Girart de Vienne, Bertrand de Bar-sur-Aube fait la distinction suivante entre les trois cycles de la chanson : "A Saint-Denis, dans l'abbaye principale, nous trouvons écrit - n'en doutez pas- dans un très vieux livre, qu'il n'y eut dans la riche France que trois cycles / lignages; personne, je crois, ne me contredira sur ce point : le plus noble est celui des rois de France, et le suivant, il est bien juste que je le dise, est celui de Doon à la barbe fleurie, le très vaillant seigneur de Mayence. Les gens de son lignage sont cruels et téméraires et auraient étendu leur domination sur toute la France s'ils n'étaient si pleins d'orgueil et de jalousie... Le troisième cycle / lignage, très digne d'estime, est celui de Garin de Monglane au fier visage."

 

Bertrand distingue ainsi les trois sources principales d'inspiration qui animent les différentes chansons : la "geste des rois", qui traite du lignage de Charlemagne; la "geste de Garin de Monglane", où il s'agit des exploits héroïques de Guillaume d'Orange et de sa famille, dont Garin fut l'ancêtre légendaire; et notre "geste de Doon de Mayence", ou "geste des barons révoltés".

 

Avec Raoul et son compagnon Bernier, nous avons des personnages d'un type inconnu jusqu'alors dans la Chanson de geste et même dans la littérature médiévale européenne. Les premiers héros de geste, Roland ou Guillaume d'Orange, étaient ce que l'on appelle des personnages entiers, faisant preuve de leur puissance physique ou morale, sachant prendre des décisions quand il le faut. Ils agissaient toujours sans hésiter.

 

Pour la première fois dans Raoul de Cambrai, nous voyons des personnages tiraillés entre des devoirs de conflit. Le problème se pose de façon plus aiguë pour Bernier, vassal de Raoul mais également membre du lignage des Vermandois. Que faire lorsque son seigneur attaque son père et tue sa mère ? Que faire quand Raoul l'offense, le frappe et le blesse devant ses hommes ?

Cette Chanson de geste est le reflet de la primauté donnée à l'individu. Le désir de rester fidèle à sa propre personnalité devient plus important que n'importe quel empire.

 

 

 

 

 

Extraits :

 

 

 

Laisse 71

 

 

Dans la vaste et grande ville d'Origny, que les fils d'Herbert* aimaient tant - ils y avaient établi Marsent, la mère de Bernier avec cent religieuses pour prier Dieu - le comte Raoul au cœur féroce fit mettre le feu dans toutes les rues. Les maisons brûlèrent, les planchers cédèrent, le vin se répandit tellement que les celliers en furent inondés, le lard brûla et les garde-manger s'effondrèrent. La graisse aviva les flammes, qui atteignaient les tours et le plus haut clocher - les toitures s'écroulèrent. Entre les deux murs, le brasier fut si intense que les religieuses périrent. Toutes les cent brûlèrent dans ce grand incendie - Marsent, la mère de Bernier, y périt, ainsi que Clamados, la fille du duc Renier. La puanteur des corps carbonisés fut épouvantable; les hardis chevaliers pleuraient de compassion.

Quand le jeune Bernier vit ce désastre, il en éprouva une telle douleur qu'il pensa devenir fou. Vous auriez dû le voir saisir son écu ! L'épée à la main, il vint à l'abbaye et vit les flammes jaillir à travers la porte - nul ne put s'approcher du feu à moins d'une portée d'arc. Bernier regarda : il vit sa mère étendue à côté d'un marbre précieux, son tendre visage calciné, et son psautier en flammes sur la poitrine. Le jeune homme dit alors :

"Comme un fou je perds mon temps, rien ne pourra plus l'aider. Ah, douce mère, hier vous m'avez embrassé ! Vous avez en moi un très mauvais fils, car je ne puis vous secourir ni vous aider. Que Dieu le Juge souverain reçoive votre âme; et toi, cruel Raoul, qu'il te confonde ! Je renonce désormais à ton service. Si je ne peux pas venger cette honte, je ne vaux pas à mes yeux un denier !"

Il se livra à une telle douleur que l'épée d'acier tomba de ses mains - Il se pâma par trois fois sur l'encolure de son destrier. Il alla demander conseil à Guerri le Roux, mais aucun conseil ne put lui être d'un grand secours.

 

* Parmi les frères Herbert, se trouve le père de Bernier.

 

 

 

Laisse 74

 

Raoul descendit de son fougueux destrier devant sa propre tente. Les princes et les vassaux lui ôtèrent ses armes. Le col de son bliaut était fourré d'hermine, et sans armure il était le plus bel homme du monde. Raoul manda son sénéchal, qui lui servait à table des repas à son gré, et celui-ci arriva sans délai :

"Occupe-toi du repas et tu rendras grand service, lui dit Raoul. Prépare des paons rôtis et de bons cygnes au poivre et de la venaison à foison; que le moindre de mes hommes mange à son gré ! Je ne voudrais pas, même pour tout l'or d'une cité, que les barons se moquent de moi."

Quand son sénéchal l'entendit, il le regarda fixement et se signa par trois fois à cause de l'énorme sacrilège.

"Au nom du Seigneur ! dit-il, à quoi pensez-vous ? Vous reniez la sainte Eglise, le baptême et le Dieu de majesté ! Nous voici en carême où il faut jeûner, et c'est aujourd'hui le Vendredi Saint où les pécheurs adorent la Croix. Et nous, misérables, qui sommes venus ici et avons brûlé les religieuses, violé leur abbaye, nous ne serons jamais réconciliés avec Dieu, à moins que sa miséricorde ne surpasse notre sacrilège."

A ces mots, Raoul le dévisagea : "Fils de pute, tais-toi ! Pourquoi les bourgeois d'Origny m'ont-ils offensé ? Ils m'ont assommé deux de mes écuyers - il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils aient payé cher ce méfait. Mais c'est vrai que j'avais oublié le carême".

Il demanda des échecs, qu'on ne lui refusa pas et, bouillonnant de colère, il s'assit au milieu du pré.

 

 

 

Laisse 78

 

Raoul au cœur farouche parla : "Écoutez-moi, nobles chevaliers, par le Juge souverain du monde : je donnerai aux fils d'Herbert un sujet de colère - je ne leur laisserai pas la valeur d'un denier de toutes leurs possessions, ni de terres où ils puissent vivre durant leur vie ou reposer une fois morts ! Je leur ferai traverser la mer !"

Vous allez entendre maintenant la réponse de Bernier :

"Raoul, beau seigneur, vous êtes digne d'éloges et moi, par contre, je mérite le blâme. On ne peut pas nier que les fils d'Herbert sont des hommes de valeur et d'excellents chevaliers. Si vous les faîtes chasser outre-mer, cette terre ne vous sera pas un logis hospitalier. Je suis votre homme lige, mais je ne vous cache pas que vous m'avez mal récompensé mon service : vous avez brûlé ma mère dans cette abbaye. Puisqu'elle est morte, il n'y a plus rien à faire, mais voici que vous voulez massacrer mon père et mes oncles - on ne doit pas s'étonner si je me mets en colère ! Ce sont mes oncles et je veux les secourir, et je serais prêt à venger ma honte !"

A ces mots, Raoul se fâcha et commença à injurier cruellement le baron.

 

 

 

Laisse 79

 

Raoul au clair visage parla: "Fils de pute, dit-il au jeune Bernier, je suis parfaitement conscient que vous êtes leur homme lige, puisque Ybert de Ribemont est votre père. Vous êtes à l'intérieur de ma tente pour me nuire et mes barons vous livrent mes secrets. Un bâtard ne doit pas prononcer de telles paroles. Fils de pute, sur les reliques de Saint Simon, peu s'en faut que je ne te tranche la tête sous le menton ! "

- Dieu ! répondit Bernier, quelle récompense ! Qu'on me paie bien pour mon service !"