Le Moniage Guillaume

 

 

 

 

 

 

 

Ce récit en décasyllabes nous est parvenu sous deux versions: une courte, contenant 950 décasyllabes, ne contenant pas de fin, et une longue, de 6629 vers. Daté du XIIème siècle, il appartient au cycle de Guillaume d'Orange.

 

Si des hypothèses donnent comme antérieure la version courte, rien n'a encore été admis à ce jour.

L'histoire est la suivante : Guillaume, âgé, fait face au repentir face à ses nombreux péchés et désire se retirer dans un couvent. Cependant, sa nature, sa forte stature, ses colères homériques ainsi que son appétit au-delà du commun font peur aux moines qui tentent de l'éloigner de leur communauté. Cependant, protégé par Dieu, il déjoue le piège tendu par les moines et se retire dans un ermitage, à Saint-Guilhem-du-désert, où il finira ses jours en odeur de sainteté. Toutefois, il n'hésite pas, à plusieurs reprises, à quitter l'ermitage et à prendre les armes pour aller aider son suzerain, le roi Louis.

 

 

 

 

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Extrait :

 

 

Entrée au couvent.

 

 

Pendant de longues années le marquis Guillaume, le brave seigneur d'Orange, de Nîmes, de Tortelose et de Porpaillart-sur-mer, vécut avec sa femme, Guibor-la-belle. Durant sa vie, la dame au clair visage avait souffert bien des peines ; mais aussi elle avait éprouvé mainte joie. Et le seigneur Guillaume avait vu tous ses désirs accomplis depuis qu'il avait fait la paix avec le roi Thibaut. Après qu'il eût triomphé de ses ennemis, il régna en paix sur tout le pays qui s'étend jusqu'à la mer, sur bois et sur prés; et il fut tellement redouté des païens, qu'ils tremblaient quand seulement on prononçait son nom.

 

Enfin dame Guibor fut prise d'un mal dont elle ne put relever. Pendant trois mois elle resta étendue sur la couche qui devait être son lit de mort, au grand regret de son époux, de ses parents, des dames de sa suite et de tous les chevaliers, dont elle fut bien aimée.

 

La mourante fit appeler le comte Guillaume et lui dit:

 

— Je suis bien malade; je sens que je n'en réchapperai pas. Nous avons vu de bien beaux jours ensemble ; en cette heure suprême je vous prie, au nom de Dieu, de me pardonner, si jamais je fais mal envers vous, soit en paroles soit en pensée.

 

Et le comte lui répondit:

 

— Que Dieu vous pardonne comme je vous ai pardonné. Vous emporterez mon bonheur en partant d'ici. C'est un pesant fardeau que de vous perdre déjà !

 

— Écoutez, reprit-elle. Donnez mes joyaux à mes suivantes, et distribuez mes trésors aux religieuses, aux moines et aux prêtres qui servent Dieu; et faites-moi donner le saint viatique.

 

— Ainsi soit-il, répondit le comte.

 

Et il manda le clergé, qui fit son office. Après quoi la dame soupira, et recommanda le comte en la garde de Dieu. Ce fut son dernier mot; bientôt après elle expira.

 

On porta le corps à l'église ; les prêtres chantèrent l'office, et après la messe on l'enterra.

 

Le comte Guillaume passa toute la journée dans les larmes et le désespoir. Enfin, la nuit venue, il se coucha.

 

Dieu, qui ne voulait pas que le défenseur de la foi l'oubliât dans sa douleur, lui envoya un ange pour lui transmettre sa volonté, qu'il eût à se rendre à Gênes-sur-mer.

 

Le bon comte obéit aussitôt. Il recommanda ses vassaux à Dieu, donna sa terre en fief à un sien filleul, et partit sur son bon cheval, armé de toutes ses armes.

 

Seul, sans aucun compagnon, sans ami ni valet, il sortit de la ville et prit le chemin de Brioude. Arrivé là, il mit pied à terre, entra dans l'église de monseigneur saint Julien, marcha droit à l'autel et fit cette oraison:

 

— Saint Julien, je me mets sous votre garde. Je laisse mon pays, mes châteaux, mes cités, tout mon héritage, pour le service de Dieu. Saint Julien ! je vous confie mon écu; je le mets sous votre garde, à telle condition que si Louis, le fils de Charles, ou mon filleul qui règne en mes terres, en avaient besoin pour se défendre contre les Sarrasins mécréants, je le reprendrai. Je m'engage à vous payer pendant toute ma vie une redevance de trois besans d'or à Noël et à Pâques.

 

Le comte prit l'écu par la courroie de brocart et le plaça sur l'autel de marbre. Il y est encore, et tous ceux qui vont à Saint-Gilles peuvent s'en assurer de leurs yeux.

Après cela le comte se remit en selle, sortit de la ville et commença son voyage.

 

Il prit la direction de Gênes pour chercher l'abbaye que l'ange lui avait indiquée. IL fit tant qu'il se vit bientôt à la porte de la ville. Il s'achemina droit au moûtier, à l'entrée duquel il descendit de cheval. Il s'avança jusqu'à l'autel où il déposa ses armes, dont il ne se servira plus jamais, à moins que Louis n'ait grand besoin d'être défendu contre les Sarrasins qu'il haïra toujours.

 

Ensuite il entra dans le cloître, et, sans hésiter, se présenta devant l'abbé.

 

-— Que Dieu vous garde, abbé ! C'est vous que je cherche.

 

L'abbé le reconnut aussitôt. Il le fit asseoir à ses côtés et lui demanda:

 

— Sire Guillaume, qu'est-ce qui vous amène ici ?

 

— Je ne veux rien vous cacher, fit le comte. Un ange que Dieu m'a envoyé, m'a ordonné de me rendre ici et de me faire moine. Recevez-moi; ce sera une grande charité.

 

— Volontiers, monseigneur, répondit l'abbé. Vous serez moine; car je pense que le chapitre ne vous refusera pas. La vie est dure au couvent. Ce sera une pénitence pour les péchés que vous avez commis, car vous avez fait tuer et mettre à mort maint homme. Or dites-moi, savez-vous chanter et lire ?

 

— Oui, pourvu que je n'aie pas à regarder dans un livre. Mais vous serez mon maître, vous qui savez bien écrire sur parchemin et sur tablettes de cire.

 

En entendant cela, l'abbé se mit à rire, ainsi que tous les moines du chapitre.

 

—- Sire Guillaume, reprit-il, vous êtes un preux. Je vous le jure par Dieu, nous vous apprendrons à lire votre psautier et chanter matines et tierce, none et vêpres et complies. Et quand vous serez prêtre, vous lirez l'évangile et vous chanterez la messe.

 

— Pour Dieu! beau sire, dit le comte, faites-moi tout de suite entrer dans les ordres et donnez-moi la tonsure.

 

— Par Saint Pierre de Rome ! répondit l'abbé, vous l'aurez avant qu'on chante l'office de none; le chapitre ne m'arrêtera pas.

 

Il prend des ciseaux et lui fait la tonsure. Quand il l'eut rasé, l'abbé appela un moine et lui dit:

 

— Allez me chercher une noire gonne, et une étole, le froc, la chape et le vêtement de dessous, et la riche pelisse qu'un mien cousin m'apporta d'Espagne.

 

On apporta la gonne et le comte s'en vêtit, quoiqu'elle fût bien grande - elle était trop courte d'un demi-pied- car le nouveau moine surpassait tous les autres de toute la tête.

 

Cela fit encore bien rire l'abbé et tous ses moines.

 

—- Vous voilà des nôtres, lui dit l'abbé; aimez-nous et honorez-nous, et tous nos religieux vous respecteront.

 

— Sans aucun doute, répondit Guillaume; mais recommandez à tous, grands et petits, qu'ils me traitent bien et ne me mettent pas en colère; car je traiterais le plus huppé de manière à lui faire dire qu'il a vu un mauvais jour.

 

 

 

 

 

Saint-Guilhem-le-Désert