Huon de Bordeaux

 

 

 

 

 

 

 

Huon de Bordeaux est une chanson complémentaire (cycle de Charlemagne) datant de 1250 environ. Dès le XIIe siècle, la chanson de geste est délaissée au profit d'un nouveau genre: le roman. Cependant, le modèle épique survit et donne lieu à ces chansons complémentaires qui finissent des cycles existants. La forme reste à peu près la même que dans les chansons de geste avec une nuance cependant: le vers rimé commence à détrôner les laisses. Le contenu se modifie également: la représentation (souvent magnifiée) des combats laisse place à des aventures merveilleuses empreintes d'exotisme et de surnaturel.

 

Huon de Bordeaux commence comme une chanson de geste classique, dans le cadre carolingien. Cependant, le héros, Huon, est amené, par méprise, à tuer Charlot, fils de Charlemagne. Ce dernier veut alors punir sévèrement le jeune homme. Ses conseillers arrivent à le convaincre de l'envoyer faire un curieux pèlerinage en Orient, dans une terre sainte livrée aux sarrasins. Le but n'est pas seulement de « prendre la croix », ce qui était un mode expiatoire commun au XIIIe. Huon va devoir subir un nombre d'épreuves burlesques pour la plupart (comme rapporter deux molaires d'un géant païen). Charlemagne espère que le jeune homme n'en réchappera pas.

 

 

 

 

 

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Extrait :

 

 

 

Partant à l'aventure, Huon traverse une forêt magique et y rencontre Auberon, le « petit roi de Féerie ».

 

 

« Tu ne sais pas quel homme tu as rencontré;

Tu le sauras, avant que guère de temps ne se soit écoulé.

Jules César m'a élevé et choyé;

Morgue la Fée, qui eut tant de beauté,

Fut ma mère, aussi vrai que Dieu puisse faire mon salut.

Ces deux-là m'ont conçu et engendré;

Ils n'eurent pas d'autre héritier dans toute leur vie.

A ma naissance ils menèrent grande joie:

Ils invitèrent tous les seigneurs du royaume,

Des fées vinrent aussi visiter ma mère.

Il y en eu une qui ne fut pas servie à son gré;

Elle me donna le don que vous pouvez bien voir,

Que je serais un petit nain bossu.

Et c'est ce que je suis, j'en ai grande douleur au cœur.

Je n'ai pas grandi depuis que j'ai passé trois ans.

Quand elle vit qu'elle m'avait ainsi traité,

Elle voulut ensuite améliorer ma situation par sa parole;

Elle me donna alors le don que vous allez entendre,

Que je serais le plus bel homme incarné

Qui fut jamais après notre Seigneur.

Je suis donc tel que vous me voyez,

Aussi beau que le soleil en été.

Et la seconde fée me donna un don encore meilleur:

Je connais le cœur et les pensées des hommes,

Et je peux dire comment il a agi,

Et, en outre, quel péché mortel il a commis.

La troisième fée me donna mieux encore,

Pour me faire du bien et me rendre plus puissant;

Elle me donna le don que vous allez entendre:

Il n'y a ni marche ni pays ni royaume

Jusqu'à l'Arbre Sec et aussi loin qu'on peut aller,

Que, si je veux au nom de Dieu souhaiter y être,

Je ne m'y trouve conformément à mon désir,

Aussitôt que je l'ai souhaité,

Et avec autant de gens que je veux bien le demander.

Et quand je veux construire un palais

Avec de nombreuses chambres et de nombreux piliers élevés,

Je l'ai aussitôt, maudit soyez-vous si vous ne me croyez pas,

Et j'ai aussitôt le repas que je veux bien décrire,

Et la boisson que je demande.

Et je fus certes né exactement à Monmur;

C'est loin d'ici, je vous le dis en vérité,

On peut bien compter qu'il y a quatre cents lieues.

J'y vais et j'en viens en moins de temps

Qu'il n'en faut à un cheval pour parcourir un arpent. » […]

Auberon dit: « Huon, écoutez-moi.

Je n'ai pas encore, par Dieu, tout raconté

A propos de ce que m'ont donné les fées.

La quatrième fée agit de manière tout à fait louable,

Elle me donna le don que voici:

Il n'existe pas d'oiseau, de bête ni de sanglier,

Si sauvage et si plein de cruauté qu'il soit,

Qui, si je le veux toucher de ma main,

Ne vienne à moi volontiers de son plein gré.

Et avec cela elle me donna encore autre chose:

Je sais tous les secrets du paradis

Et j'entends les anges chanter là-haut dans le ciel,

Et je ne vieillirai jamais pendant ma vie,

Et à la fin, quand je voudrai mourir,

Mon siège est préparé auprès de Dieu. »