Le dit de la campagne d'Igor (ou la guerre d'Igor)

 

 

 

 

 

 

 

Ce texte n'a été découvert qu'au XVIII°s, dans un vieux manuscrit. Il fut publié par un bibliographe renommé, Mussine Pouschkine, qui affirma qu'il datait du XII°s. A partir de là, les controverses furent nombreuses. Beaucoup en niaient l'authenticité, allant même jusqu'à dire que le niveau culturel de la Russie du XIIe siècle était trop faible pour qu'il puisse y avoir eu une telle production. C'était sans doute oublier qu'à la fin du XIe, Les Chroniques du moine Nestor (dont l'original semble avoir brûlé dans le grand incendie de Moscou, en 1812) avaient vu le jour. Certains virent dans La Guerre d'Igor (véritable titre de l'œuvre) une continuité des poèmes d'Ossian, c'est-à-dire de spoèmes prônant une nationalité exacerbée.

 

Il semble attesté, à l'heure actuelle, que ce texte, fragment d'une épopée, soit bien du XIIe siècle. Il met en avant le Prince Igor, rentrant en campagne contre les ancêtres des Cosaques, les Polovtsi. La traduction est de François de Barghon Fort-Rion.

 

 

 

 

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Texte traduit

 

 

 

Frères, n’est-il pas juste de commencer en vieux langage le récit de l’expédition d’Igor fils de Sviatoslaw ? Que le chant débute donc selon les traditions du temps et non selon la coutume de Boïan ? Boïan le barde, quand il composait un chant guerrier, laissait d’abord s’élancer ses pensées à travers les bois, comme le loup fauve au milieu de la plaine, comme l’aigle gris dans l’éther.

 

Rêvait-il à quelque guerre des temps passés ? Il lançait dix éperviers contre une troupe de cygnes, et le premier qui saisissait une proie entonnait le premier chant de victoire, soit sur Iaroslav le vieux, soit sur Mistislaw le brave, qui renversa Rededia en présence des troupes Kazoskes, soit encore sur le beau Roman Sviatoslavitch.

 

Boïan, frères, ne lançait pas dix éperviers sur une masse de cygnes, mais ses doigts inspirés touchaient les cordes vivantes, et les cordes d’elles-mêmes célébraient les hauts faits des guerriers.

 

Chantons donc, frères, et commençons ce récit depuis le temps de Vladimir le Vieux et continuons-le jusqu’au règne actuel d’Igor, qui, s’animant et trempant son cœur de courage et d’ardeur héroïque, conduisit ses braves sur la terre des Polovtsi pour défendre le pays des Russes. Igor, ayant tourné ses regards vers le soleil brillant et radieux, vit qu’il couvrait d’ombre son armée entière et il dit à ses compagnons :

 

« Ô mes frères, ô mes amis, mieux vaut pour nous la mort que la servitude, montons sur nos coursiers rapides et courons sur la rive du Don aux flots bleus ! »

 

Une noble ardeur se glisse dans l’âme du prince, elle écarte de son esprit tous les sinistres présages, et cette ardeur l’entraîne vers le grand fleuve du Don.

 

« Russes, je veux rompre ma lance avec vous sur le champ des Polovtsi, dit-il ; je périrai ou je boirai le Don dans mon casque. »

 

Ô Boïan, rossignol des vieux âges, que ne peux-tu célébrer la gloire de ces guerriers ! Rossignol voltigeant dans les bois éveillés, montant en esprit dans l’argent des nuages, que ne peux-tu chanter la gloire des temps évanouis, rechercher les traces de Troïan à travers les plaines et les montagnes, afin de célébrer plus dignement Igor issu de son sang divin.

 

La tempête n’a pas emporté les éperviers au delà des vastes plaines, mais les geais par milliers s’abattent sur les rives du Don.

 

Voilà, divin Boïan, fils de Veles, voilà ce que tu devais chanter ?

 

Derrière la Sula les chevaux hennissent, la renommée remplit les murs de Kiew ; les trompettes sonnent à Novgorod, les bannières flottent à Putivel. Igor attend Vsevolod, son frère bien-aimé, et Vsevolod, le fier combattant, lui dit :

 

« Ô mon unique frère, mon seul conseil, illustre Igor ! Ne sommes-nous pas tous deux fils de Sviatoslaw ? Fais préparer tes coursiers rapides, les miens sont prêts et sellés sur les remparts de Kursk, et mes Kuriens sont intrépides. Nés au son de la trompette, bercés dans le creux des casques, nourris sur le fer des lances, les chemins leur sont familiers, les défilés leur sont connus, leurs arcs sont tendus, leurs carquois sont ouverts, leurs lances sont aiguisées, et ils n’aspirent qu’à s’élancer dans la plaine pour venger leur honneur et la querelle de leur prince. »

 

À ces mots le prince Igor mit le pied dans l’étrier doré et s’élança dans la plaine immense. Le soleil couvrit sa route d’ombres épaisses, la nuit éveilla les oiseaux aux cris sinistres et les bêtes féroces rugirent dans leurs antres.

 

Div cria du haut d’un arbre, et troubla les pays lointains, les bords du Volga et les rivages de la mer, ceux de la Sula, du Sowg et du Korsun et jusqu’à toi, idole de Tmutorakan.

 

Les Polovtsi, avertis, s’élancent en masse par tous les chemins, conduisant vers le Don superbe le bruit de leurs chariots retenti dans la nuit ; on dirait des cygnes fugitifs. Igor amène ses guerriers sur le Don : mais déjà le désastre repaît par avance les oiseaux de proie, les aigles en battant des ailes appellent les bêtes fauves aux ossements, et les renards glapissent à l’aspect des rouges boucliers. Russes, vous êtes déjà derrière Selomian ! Depuis longtemps la nuit tendait ses sombres voiles, le crépuscule voilait ses lueurs, la vapeur des brouillards chargeait au loin la plaine, les rossignols se taisaient et les cris perçants des geais se faisaient entendre. Alors les Russes entourèrent les vastes champs de leurs rouges boucliers, prêts à venger leur honneur et la gloire de leur chef.

 

À peine les lueurs de l’aurore commençaient-elles à paraître le cinquième jour, qu’ils mirent les hordes païennes des Polovtsi hors de combat et qu’ils se répandirent dans la plaine.

 

Ils s’emparèrent des belles vierges polovces, prirent de l’or, des tapis, des pièces de velours, des tissus précieux, des manteaux de fourrure ; et mille autres choses qu’ils enlevèrent aux Polovtsi leur servirent à jeter des ponts sur les marais et sur les sables mouvants.

 

Le drapeau rouge, la bannière blanche, le sceptre d’argent sont à l’intrépide descendant de Sviatoslaw !

 

Elle est couchée dans la plaine, la vaillante lignée d’Oleg, après avoir porté au loin sa renommée : Elle n’était pas éclose cependant pour le malheur, ni pour devenir la proie du faucon, du vautour, ni la tienne, ô sinistre et noir corbeau, infidèle Polovce.

 

Gsak se rue comme un loup fauve sur les pas de Koncak qui lui trace le chemin vers les bords du Don, le grand fleuve.

 

Le lendemain une sanglante aurore précède la clarté du jour ; des nuages livides et gros de tempête se massent du côté de la mer, et deviennent tellement épais qu’ils pourraient éclipser les feux de quatre soleils ; de leurs flancs s’échappent d’effrayants éclairs, le tonnerre gronde, la pluie ruisselle par torrents, versée par le Don terrible.

 

Sur les bords de la Kaïala voisine du Don, la lance vole en éclats, les lames se brisent sur les casques des Polovtsi.

 

Ô Russes, vous n’êtes plus à Selomian ! Regardez : les vents impétueux, fils de Stribog, surgissent de la mer et fondent comme des traits aigus sur les courageuses légions d’Igor ; la terre tressaille, les flots se troublent, la poussière tourbillonne, les bannières frémissent.

 

Les Polovtsi s’élancent à la fois, et des bords du Don, et du rivage de la mer ; de tous côtés ils entourent, ils pressent les troupes russes. Les fils de Bies franchissent la plaine en poussant des rugissements terribles, nos braves Russes se couvrent de leurs rouges boucliers.

 

Brave Tur Vsevolod ! te voilà sur la défensive, les ennemis sont accablés de tes traits, tes glaives d’acier bruissent en entamant leurs armures ! Partout où le puissant taureau se rue, partout où brille son cimier d’or pur, on voit les crânes infidèles des Polovtsi fendus sous leurs casques ovariens par les lames tranchantes de tes soldats ou par ton glaive, intrépide Vsevolod !

 

Ô frères ! quel épouvantable carnage, on dirait qu’il n’a plus souci ni de ses jours, ni de sa gloire, ni de sa forteresse de Tchernigow, ni du trône d’or de ses aïeux, ni des vertus ni des charmes de sa fidèle épouse, la belle Gliebowna !

 

Ils sont passés les temps glorieux de Troïan, les années du règne de Iaroslav sont passées, et les armées invincibles d’Oleg, fils de Sviatoslaw, ne sont plus !

 

Le fier Oleg, dont la discorde accompagnait l’épée et dont les javelots couvraient le pays, chaussa un jour son étrier d’or dans la cité de Tmutorakan. Le bruit en parvint jusqu’au puissant Iaroslav, fils de Vsevolod ; mais Vladimir, à Tchernigow, se bouchait chaque matin les oreilles, afin de ne point l’entendre. Boris, fils de Viaceslaw, fut entraîné par l’honneur aux assises du jugement, et la vengeance du jeune et bouillant Oleg imposa à son corps la housse verte.

 

Des bords de la Kaïala, Sviatopolk, en traversant les armées hongroises, conduisit son père à l’église de Sainte-Sophie de Kiew. Ce fut alors que, sous Oleg Gorislavitch, naquit et grandit la discorde ; ce fut alors aussi que s’éteignirent les jours du petit-fils de Dazbog, et qu’au milieu des troubles qui divisaient les princes il fut fait peu de cas de la vie humaine.

 

Nul ne se réjouissait plus sur la terre des Russes, les corbeaux en croassant se repaissaient de la chair des cadavres, et les geais volaient vers leur proie en poussant des cris aigus.

 

Tels furent ces sanglants conflits de troupes, telles furent ces guerres cruelles, et pourtant rien ne fut pareil au combat qui se livre présentement. De l’aube au soir, du soir à l’aurore, les flèches tirées volent en sifflant, les lames retentissent en mutilant les casques, la rumeur des coups de lances est incessante sur cette partie du pays des Polovtsi. Le sol battu par les pieds des coursiers est abreuvé d’un sang noir et couvert de débris humains pour le malheur de la Russie.

 

Qu’entends-je ? Quels frémissements, quelles rumeurs ont précédé l’aurore ? Igor qui plaint Vsevolod son frère bien-aimé, groupe ses soldats. Ils combattirent le premier jour, ils combattirent le second ; mais au milieu du troisième tomba l’étendard d’Igor. Les deux frères se quittèrent sur les bords de la Kaïala aux eaux bruyantes et rapides : C’est là que s’épuisa la coupe sanglante et que s’acheva le festin des vaillants Russes ; ils avaient rassasié leurs hôtes, à leur tour ils moururent pour leur patrie.

 

L’herbe se courbait de douleur et les arbres penchaient leurs fronts sur la terre ! L’heure fatale arriva bientôt.

 

Frères, bientôt la plaine aride dévora notre armée, et le malheur assaillit les amis et les serviteurs du descendant de Bazbog.

 

Une vierge, portée sur des ailes de cygne, apparut tout-à-coup dans le pays de Troïan, non loin de la mer Noire sur les rivages du Don ; elle appelait sur nous des jours de discorde.

 

Les princes déposèrent les armes, parce que le frère dit au frère :

 

« Ceci m’appartient et cela m’appartient encore. »

 

Et sur de petites choses ils firent de grands discours et usèrent mutuellement de ruses.

 

Cependant les païens, secondés par la victoire, envahirent la Russie de toutes parts :

 

Oh ! le faucon s’élance au loin dans son vol, chassant devant lui les oiseaux effarés du côté de la mer, mais les guerriers du vaillant Igor ne se réveillent point.

 

Derrière lui s’agitent Karna et Zlia lançant sur la terre russienne leurs brandons enflammés. Les femmes russes disent en pleurant :

 

« Jamais nous ne reverrons nos époux et nous perdrons tous nos biens ! »

 

Kiew était en proie au désespoir et Tchernigow à la terreur ; l’épouvante enveloppa la Russie qui fut accablée de mille calamités. Les princes eux-mêmes se dressaient des embûches ; les païens victorieux se répandaient dans la contrée, imposant à chaque maison le tribut de l’écureuil.

 

Or les deux fils de Sviatoslaw, Igor et Vsevolod, avaient éveillé les calamités que leur père, le puissant prince de Kiew, avait éloignées de son pays. Qu’il était redoutable, lui, quand il s’élançait à la tête de ses troupes nombreuses et de ses glaives d’acier, pour envahir le territoire des Polovtsi. Il foulait du pied les plaines et les montagnes, troublait les lacs et les fleuves, desséchait les torrents et les marais. Tel que l’ouragan qui se déchaîne, il arracha du fond de la baie, malgré les armes des Polovtsi, l’infidèle Kobiak, et Kobiak mourut à Kiew dans le palais de Sviatoslaw.

 

Aujourd’hui, Allemands, Vénitiens, Grecs et Moraves chantent la gloire de Sviatoslaw et déplorent que le prince Igor ait perdu la sève du pays dans le lit de la Kaïala, le fleuve Polovce, et qu’il y ait jeté l’or russien.

 

Igor abandonna sa selle dorée et se mit sur la selle de Koscey. Les fronts crénelés des tours des cités tombèrent, partout disparut l’allégresse.

 

Alors Sviatoslaw eut un songe terrible et il dit :

 

« Cette nuit il m’a semblé, sur la hauteur de Kiew, que vous tendiez d’un tapis de deuil mon lit d’ébène : on versait dans ma coupe un vin bleuâtre empoisonné, et l’on sortait d’un carquois, vidé par les artifices de la sorcellerie païenne, une conque marine contenant du venin que l’on introduisit dans ma poitrine.

 

« Ma tour dorée tombe en ruines, toute la nuit les corbeaux de Bies ont fait entendre leurs sinistres croassements et tout a changé d’aspect dans les villes de Plensho et de Kysan. Je n’enverrai personne sur les bords de la mer Noire ! »

 

Ses boyards lui répondirent :

 

« Malheureux prince ! le désespoir a troublé tes esprits. Regarde, ne vois-tu pas ces deux faucons qui s’élancent du trône doré de leur père pour prendre la forteresse de Tmutorakan ou pour boire le Don avec leurs casques ? »

 

Mais, hélas ! les sabres infidèles ont coupé les ailes des faucons et les faucons ont été chargés de chaînes de fer. Le troisième jour fut ténébreux et sombre, deux colonnes lumineuses s’éteignirent, et avec elles disparurent deux étoiles brillantes, Oleg et Sviatoslaw.

 

Sur les bords de la Kaïala, la nuit noire a fait disparaître l’éclat du jour : Comme une troupe de panthères, les Polovtsi ont fait irruption, ils ont tout précipité dans les flots de la mer et rapporté à leur Khan un riche butin.

 

La gloire s’est changée en humiliation, à l’abondance a succédé la pauvreté et Div a ravagé notre terre. Maintenant les blanches filles des Goths, toutes resplendissantes de l’or russe, chantent sur les bords de la mer Noire ; elles célèbrent la puissance de Bus, et calment la vengeance de Sarohan. Et pour nous, amis, pour nous il n’y a plus de joie !

 

Alors le vieux Sviatoslaw prononça ces belles paroles entrecoupées de sanglots :

 

« Ô mes fils Igor et Vsevolod, vous avez commencé bien jeunes à menacer de votre épée le pays des Polovtsi, vous y cherchiez la gloire, mais le sort funeste a traversé vos combats et vous avez été malheureux en voulant verser le sang de ces païens. Vous dont les cœurs héroïques étaient trempés comme l’acier, cuirassés par la valeur, était-ce la joie que vous réserviez à mes cheveux blanchis par les années ?

 

« Je ne verrai donc plus mon frère Iaroslaw, ce prince si puissant et si brave, commander les guerriers de Tchernigow, les Mogutes, les Tatrans, les Selibires, les Topchaks, les Revuges, les Olibères.

 

« La lance à la main et sans daigner se couvrir d’un bouclier, il chassait devant lui les armées en chantant les hauts faits des ancêtres. Mais vous avez dit :

 

« — Nous voulons nous seuls oser davantage, nous seuls, nous voulons effacer la gloire des anciens âges, et nous réserver tous les trophées de notre temps.

 

« Ce serait un grand miracle, frères, si le vieillard redevenait jeune ? Tant que le faucon règne en maître dans la forêt, il pourchasse tous les oiseaux et préserve sa couvée de toutes les attaques. Mais il est triste que les princes m’aient abandonné ; notre temps est un temps de calamités. Urim crie à cette heure sous le tranchant du glaive des Polovtsi, et Vladimir gémit de ses blessures ; l’infortune et l’angoisse ont brisé les fils de Glieb. »

 

Ô grand prince Vsevolod ! ton ombre aussi rapide que la pensée ne volera-t-elle pas pour délivrer le trône héréditaire, toi qui peux couvrir le Volga de tes barques, et tarir le Don avec les casques de tes guerriers ? Si tu vivais encore, que deviendraient Caga et Koscey. Tu pouvais écraser la plaine avec tes invincibles zerezires comme les vaillants fils de Glieb.

 

Et vous, Rurik et David, princes glorieux, dont les casques étincelants ont été maintes fois rougis dans le sang ennemi, vos braves soldats n’ont-ils pas poussé des mugissements de taureaux blessés sur la terre étrangère. Éveillez-vous, princes ! montez sur vos étriers d’or, pour éloigner les maux qui oppressent notre temps ; pour venger la Russie et faire payer à l’ennemi les blessures du vaillant Igor, fils de Sviatoslaw.

 

Et toi, Osmomoyl Iaroslav, prince de Galie, qui, fièrement assis sur ton trône d’or repoussé, défends par le glaive les monts de la Hongrie, arrêtes les pas du conquérant, fermes l’entrée du Danube ; toi qui élèves ton butin jusqu’aux nuages et qui règnes en maître absolu jusqu’au Danube ; toi qui sèmes au loin l’épouvante, qui ouvres les portes de Kiew, et qui du trône paternel étends ton bras vengeur pour saisir et briser les sultans ; — frappe, ô prince ! Konçak et Koscey, ces deux chefs infidèles ; viens venger la Russie, et faire payer aux ennemis le prix des blessures du vaillant Igor Sviatoslavitch.

 

Et vous, braves Roman et Mistislaw ! vos braves cœurs sont emportés à l’action par vos généreuses pensées, vos pensées qui s’élancent dans les airs. Vos casques slavons sont ornés de cercles de fer, et devant eux tremble l’empire entier du Khan. Les Lithuaniens, les Iatviazes, les Deremèles et les Polovtsi ont humblement courbé la tête sous les coups de vos lames d’acier et ils ont jeté leurs lances.

 

Mais aujourd’hui, prince Igor, le soleil a voilé sa face radieuse, et dans ces jours néfastes les arbres ont perdu leur feuillage. Sur la Rsa, sur la Sula, les ennemis se sont partagé les forteresses et nul ne réveillera désormais les guerriers d’Igor !

 

Le Don crie vers toi, ô prince ! et il exhorte les chefs à la victoire. Ils sont prêts pour les armes, les fils d’Oleg, Ingvar et Vsevolod, ainsi que vous, les trois fils de Mistislaw ! redoutables avec vos six ailes, vous qui, protégés par la fortune, avez soumis un vaste pays.

 

Comme ils brillent aux rayons du soleil, vos casques d’or, vos javelots Liackites et vos boucliers ! Gardez les frontières, défendez le pays avec vos armes redoutables ; vengez la Russie et les blessures du vaillant Igor Sviatoslavitch.

 

La Sula aux flots d’argent ne coule plus limpide vers la forteresse de Peruslaw ; la Dvina, troublée comme un marais, va se perdre dans les champs des terribles Pelocans, au bruit des clameurs païennes. Seul Isiaslaw, fils de Vasilikow, brisait encore sous son glaive les casques retentissants des Lithuaniens en rehaussant la gloire de son aïeul Vselaw ; mais lui-même est tombé sous le fer des Lithuaniens, il a roulé sur l’herbe sanglante, couvert par son rouge bouclier.

 

Se soulevant à demi, il s’écrie :

 

« Ô prince, les oiseaux de proie couvrent tes guerriers de leurs ailes, et les bêtes féroces lèchent le sang qui découle de leurs blessures ! »

 

Son frère Briaciaslaw n’était pas auprès de lui, ni son autre frère Vsevolod ; son âme pure et généreuse s’exhala de son sein et s’échappa de sa large poitrine ornée d’un collier d’or. Les voix cessèrent, la joie disparut, et les trompettes retentirent à Grodna.

 

Iaroslav, et vous, petits-fils de Vseslaw, baissez vos bannières, cachez vos glaives ébréchés, vous avez perdu la gloire de vos ancêtres ! Par vos dissensions vous avez excité les infidèles contre la Russie et contre la vie de Vseslaw, et pourtant quelles n’ont pas été les violences des Polovtsi !

 

Sept siècles après Troïan, Vseslaw jeta le sort sur une jeune fille qu’il aimait. Aussitôt, pressant de l’éperon son cheval, il s’élança à Kiew et frappa de sa lance le trône de cette antique cité. De là, enveloppé dans les ombres de la nuit, il s’échappe des murs de Bielgorod. Dès le matin il a dressé les béliers, brisé les portes de Novgorod et flétri les lauriers de Iaroslav, puis il plonge comme un loup sauvage dans la Nemiga de Dudutoh.

 

Sur les rives de la Nemiga les corps s’amoncelaient comme des gerbes, les fléaux d’acier faisaient leur œuvre ; sur l’aire s’éteignait la vie et les âmes s’envolaient. Les bords ensanglantés étaient couverts des ossements des fils de la Russie.

 

Le prince Vseslaw exerça son autorité sur les peuples soumis, il partagea les forteresses entre ses chefs, et lui-même, errant comme un loup pressé par la faim, devançant le chant du coq matinal et le grand Khors dans sa course, il arriva de Kiew à Tmutorakan.

 

Pendant que les cloches de Sainte-Sophie sonnaient pour lui les matines à Polok, il entendait les cloches de Kiew. Mais quoiqu’un esprit prophétique habitât en lui, il ne fut pas exempt des tribulations de l’existence humaine.

 

C’est de lui que Broïan, le chantre inspiré, parlait jadis ainsi :

 

« Ni l’homme habile, ni l’homme prompt, quand il serait plus agile que l’oiseau dans son vol, ne peut échapper au jugement de Dieu ! »

 

Il n’était pas facile d’enchaîner le vieux Vladimir sur les hauteurs de Kiew : l’un de ses étendards est échu en partage à Rurik, l’autre à David, et les taureaux labourent des champs lointains, et le Danube célèbre encore leur gloire.

 

La voix d’Iaroslavna retentit comme celle du coucou aux premières lueurs du jour :

 

« Je volerai, dit-elle, comme l’oiseau sur les bords du Danube, je tremperai ma manche de fourrure dans les eaux de la Kaïala pour laver les blessures qui saignent sur le corps de mon prince ! » Et Iaroslavna, sur la terrasse du château de Putivel, fait dès l’aurore entendre ses cris déchirants.

 

« Ô vent ! dit-elle, vent bienfaisant ! pourquoi souffles-tu avec tant d’impétuosité ? Pourquoi portes-tu sur tes ailes les flèches cruelles que le Khan décoche sur les guerriers de mon époux ? N’as-tu pas tes monts aériens d’où ton haleine tombe sur les navires et les berce sur les vagues d’azur de la mer ? Pourquoi renverser sur l’herbe toute ma joie et tout mon bonheur ? »

 

Dès l’aurore Iaroslavna pleure sur la terrasse du château de Putivel :

 

« Superbe Dnieper, dit-elle, tu t’es frayé un chemin à travers les rochers du pays des Polovtsi ; tu transportas sur ton lit les navires aux proues recourbées de Sviatoslaw quand il volait au-devant des hordes de Kobiak. — Ramène-moi mon bien-aimé, afin que mes pleurs cessent de couler dans la mer ! »

 

Iaroslavna pleure dès l’aurore sur la terrasse du château de Putivel :

 

« Ô Soleil, dit-elle, brillant soleil, tu réchauffes et tu réjouis les regards ; mais pourquoi lancer tes rayons brillants sur les guerriers de mon époux ? hélas ils sont maintenant couchés dans la plaine aride, la chaleur a desséché leurs arcs et l’angoisse a vidé leurs carquois ! »

 

À minuit, la mer bondit et s’agite en écumant ; des fantômes se glissent dans les vapeurs, et Dieu montre au prince Igor le chemin qui doit le conduire de la terre des Polovtsi vers la Russie où s’élève le trône de ses aïeux.

 

L’éclat du soir s’évanouit, Igor veille, et mesure de la pensée les plaines qui séparent le Don majestueux de l’humble Donece.

 

À minuit il s’écrie : « Mon cheval ! » Ovlur siffle à travers le fleuve pour donner au prince le signal du départ ; Igor n’était pas là.

 

La terre s’agite et tremble, l’herbe frissonne, les tentes des Polovtsi se dressent, et, rapide comme une hermine, le prince Igor s’élance à travers les roseaux, comme un plongeur dans les flots ; il monte sur son coursier rapide, il le quitte comme un loup bondissant, fuit vers les bords du Donece et vole comme le faucon dans les ténèbres, quand il saisit les judelles et les cygnes dont il fait sa proie.

 

Or, pendant qu’Igor s’échappe rapide comme le faucon, Ovlur prend sa course comme le loup trempé par l’humide rosée ; et tous deux excitent encore la rapidité de leurs coursiers !

 

« Prince Igor, lui cria le Donece, à toi la gloire, à Konçak l’amertume, à la Russie le triomphe ! »

 

Igor répondit au fleuve :

 

« À toi aussi, Donece, la gloire de porter un prince sur tes flots, de lui offrir un lit de gazon sur tes rives argentées, de le couvrir d’un nuage sous les verts rameaux, de le cacher dans tes vagues comme la judelle plongeuse, comme le vanneau dans les torrents, comme la sarcelle dans les airs ! »

 

Ainsi lui parla également la rivière Stugna au cours misérable, elle qui absorbe tant de torrents lointains et qui brise si facilement les barques contre ses rives couvertes de broussailles ? Le Dnieper ferma ses sombres rivages devant le jeune prince Rostislaw ; la mère de Rostislaw pleura son jeune fils ; de douleur la fleur se flétrit, les arbres penchèrent leurs têtes, et les oiseaux cessèrent leurs chants.

 

Mais Gsak et Konsak suivent les traces d’Igor. Pourtant les corbeaux ne croassent plus, les pies ne crient point ; les pics seuls en grimpant lentement sur les arbres indiquent par leurs battements le chemin de la rivière, tandis que par leurs chants joyeux les rossignols saluent l’aurore.

 

Alors Gsak dit à Konsak :

 

« Si le faucon parvient à rejoindre le nid, nous percerons le jeune homme de nos flèches ! »

 

Konsak répondit :

 

« Si le faucon parvient à rejoindre le nid, ne vaut-il pas mieux enchaîner le jeune homme par l’amour d’une jeune et belle fille ? »

 

« Cependant, reprit Gsak, si nous l’enchaînons par une jeune et belle fille, nous n’aurons ni le faucon ni la jeune fille, et la couvée se répandra sur la terre des Polovtsi. »

 

Broïan qui célébra dans les temps anciens les hauts faits de Sviatoslaw, dit à Olga, l’épouse de Kogan :

 

« Malheur à la tête sans épaules, malheur au corps sans tête, malheur à la Russie sans Igor ! »

 

Le soleil brille en illuminant le ciel, le prince Igor brille en illuminant la Russie. — Les jeunes filles chantent sur les bords du Danube, et leurs voix emportées par les flots arrivent jusqu’à Kiew. Igor se rend par Boncew jusqu’à Pierogosels et se prosterne aux pieds de la sainte mère de Dieu.

 

Les campagnes se réjouissent, et les forteresses célèbrent par des éclats de joie et les anciens princes et les nouveaux souverains. Chantons les hauts faits d’Igor Sviatoslavitch, du brave Tur Vsevolod, et de Vladimir, fils d’Igor ! Longue vie aux princes et aux guerriers qui ont vaillamment combattu pour la gloire du christianisme contre les hordes infidèles. Gloire aux princes et à leurs armées ! Amen.