La Chanson de Girart de Roussillon

 

 

 

 

 

 

 

Si Girart de Roussillon est une chanson de geste intéressante, elle pose cependant un problème épineux: ce fameux Girart est-il un personnage historique ou un personnage légendaire ? Différentes théories s'affrontent.

 

Paul Meyer, spécialiste du Moyen âge, a tenté de compléter les traductions existantes. Il affirme que le héros du poème est bien un personnage historique. Il s'agirait du comte Girart, ayant vécu au XIe siècle. D'abord gouverneur de la Bourgogne pour Lothaire, il devint plus tard administrateur de la Provence; c'est ce même Girart qui fonda les monastères de Pothières et de Vézelay.

Quant à l'identifier avec Girart de Vienne et Girart de Fraite, Meyer trouve le lien plutôt douteux.

 

D'autres médiévistes ont émis une objection : Ce Girart n'a pas vécu au XIe mais au IXe (v.810-874). D'autre part, la question est toujours soulevée pour différentes raisons: on pensait jusqu'à présent qu'il ne s'agissait que d'un personnage légendaire dans la mesure où il était le héros de plusieurs chansons de geste : Girart de Fraite (comte de Barcelone, comte de Gascogne, comte d'Auvergne et comte de Provence), Girart de Vienne et Girart de Roussillon. En outre, Girart, personnage historique, n'a jamais porté le patronyme "Roussillon".

 

Selon René Louis, Girart de Roussillon avait pris naissance vers les années 981 en région pyrénéenne et que c’est seulement dans les années 1050 qu’on le retrouve en Bourgogne. Y aurait-il eu une homonymie ? Le patronyme "Roussillon" se rattache t-il vraiment aux Pyrénées ?

 

Pour Meyer, la vie et les exploits du comte Girart ont dû certainement, au XIe siècle, servir de thème à une ancienne chanson de geste aujourd'hui perdue, mais dont nous retrouvons des traces évidentes ; d'autre part, cette ancienne chanson est la source commune de la Vie latine (du XIe siècle) de Girart de Roussillon et du poème que nous possédons de nos jours.

 

Le texte "actuel", intitulé Vita nobilissimi comitis Girardi de Rossellon qui date de la seconde moitié ou du dernier quart du XIIe siècle, est sans doute l'œuvre d'un clerc qui a brodé de nouveau sur la matière légendaire que lui offrait son modèle, de sorte que le Girart épique n'a que peu de ressemblance avec le Girart historique. L’élément novateur de cette version vient de son style narratif, éliminant les effets oraux que pouvait provoquer le récit du troubadour lorsque celui-ci récitait son texte. Mais plus que tout, l’auteur semble utiliser des sources historiques exactes qui font de ce nouveau genre un premier essai sur la recherche d’authenticité.

 

Un autre roman allait voir le jour au XIVe. Il s'agit d'un texte bourguignon illustrant le prestige des ducs de Bourgogne en les présentant comme successeurs du célèbre Girart de Roussillon. Ce roman s’inspirait largement des faits contés par la chanson de geste, qui ne s’attardait guère sur la véracité de son récit.

 

Enfin, l’aboutissement du roman de Girart de Roussillon n’interviendra qu’au siècle suivant avec l’œuvre du célèbre Jean Wauquelin. C’est en 1447 que cet écrivain - historien remet au duc Philippe le Bon l’ouvrage sur Girart de Roussillon que ce dernier lui avait commandé. Il rattache lui aussi Girart de Roussillon aux Ducs de Bourgogne.

 

La somme de travail effectuée par Wauquelin ainsi que la richesse de ses manuscrits feront de cette nouvelle édition la base de tous les récits que nous rencontrerons à la Renaissance. Les éditeurs des XVIIe et XVIIIe siècles n’hésiteront plus alors à affubler du qualificatif « authentique » l’histoire du comte Girart de Roussillon qu’ils tirent du roman de Wauquelin.

 

On pourra retenir que le texte fut populaire de bonne heure. La chanson de Girart de Roussillon se trouve citée maintes fois dans les chroniques et dans la poésie provençale et française. Cependant, les hypothèses continuent d'affluer.

 

 

 

 

 

**********

 

 

 

 

Extrait

 

 

 

Charles prend les messagers à part. " Dites-moi laquelle vous tenez pour la plus belle. Si vous m'en disiez mensonge, que j'en aie la preuve, je vous ferais mourir. "

— Sire, c'est l'ainée qu'on t'a par serment engagée ; et tes comtes disent qu'ils n'avaient jamais vue plus belle. Puis, ils ont donné à Girart la cadette, et si la première est belle, la seconde l'est plus encore. L'homme le plus farouche, le plus triste, ne peut la regarder en face qu'il ne se sente radouci.

— Je choisirai la meilleure, dit Charles, et sans plus tarder il monte à cheval.

 

Dès ce moment le roi la désira : il envoie chercher sa mesnie. Il quitte Paris, passe le Mont-Cenis, et rencontre à Bénévent la cour qu'il cherchait. Il descend au bas des degrés taillés au ciseau, entre au moutier par les escaliers de marbre bis, et fait une courte prière aux pieds du crucifix; puis il entre au cloître par le parvis. Les dames n'en surent rien jusqu'à tant qu'on leur dit : «Demoiselles, c'est le roi, » celui qui a le visage fier. » Berte, à sa vue, prit peur, l'autre se leva, rougit et s'inclina profondément. Lui la prit, l'embrassa une fois et l'assit près de lui. Jamais il n'avait vu beauté en laquelle il n'eût trouvé début ou prétexte à raillerie, mais celle-ci valait tant, qu'il en eut le cœur touché, et rit.

— Sire, dit l'abbé de Saint-Denis, cette autre est ta femme, tu es engagé avec elle; nous l'avons juré dans son pays.

— Par mon chef , dit Charles, c'est moi qui décide. Si là-bas Girart a fait les paris, ici je choisis.

Et l'abbé répondit : « Sire, vous avez dit une malheureuse parole.»

Girart et le pape et les barons étaient allés dehors, dans la campagne, pour parler. Lorsqu'ils apprennent l'arrivée du roi, ils reviennent, descendent au perron et entrent au petit pas. Le roi baisa Girart de Roussillon, le pape, et [parmi les barons] le seul, Don Gace. L'abbé de Saint-Denis, mandé par l'évêque de Soissons, commença le débat ; il avait entendu les paroles du roi et les répéta: Sire, Charles nous fait une folle demande, quand il veut qu'on lui donne la femme de Girart.

— Je la demande, il en est ainsi, sire, » répond Charles.

Le pape en jure par Jésus du ciel : Tu n'y gagnerais pas le prix d'un bouton pour le sens, la beauté, les manières; mais, va, prends ta femme, et que Dieu t'en donne joie!

Tel fut le sentiment de tous ceux qui étaient présents, mais, dise oui qui voudra, Charles dit non.

 

Le pape le prie de ne plus parler ainsi : " Devant le moutier Sainte-Sophie, cent l'ont juré, dont pas un ne voudrait manquer à son serment; mais, va, prends la femme à qui tu es engagé, et laisse au comte Girart sa mie."

— Par mon chef, dit Charles, d'abord elle est mienne ; quant à celle qu'on m'a donnée, qu'elle soit à Girart, et qu'encore il prenne tout l'avoir qu'on m'envoie!

Et Girart était courroucé et ne pensait pas à rire. Pour un peu il eut défié le roi, si le respect du clergé ne l'eût retenu. Ce débat occupa pendant un jour sans qu'on parvint à l'arranger.

 

 

 

Marriage of Girart de Roussillon from an illuminated manuscript in the collection of the Österreichische Nationalbibliothek, Vienna
Marriage of Girart de Roussillon from an illuminated manuscript in the collection of the Österreichische Nationalbibliothek, Vienna

 

 

 

 

Philippe le Bon, Grand mécène et commanditaire du Roman de Girart de Roussillon Vers 1450
Philippe le Bon, Grand mécène et commanditaire du Roman de Girart de Roussillon Vers 1450