Le Charroi de Nîmes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Charroi de Nîmes est la plus courte chanson du cycle de Guillaume d'Orange (dont Aliscans fait également partie.) Ce cycle est le plus imposant dans les chansons de geste. Composé entre le XII° et le XIV°s, il compte 26 chansons. Dix concernent directement Guillaume ainsi que Vivien, son neveu, et Rainouart, le frère de Guibourc, son épouse. Les seize autres chansons font référence à Garin de Montglane, un ancêtre (supposé) de Guillaume.

 

L'originalité de ce cycle est que chaque chanson peut être lue séparément. Elles ont une histoire qui leur est propre.

 

Le Charroi de Nîmes est l'une des plus anciennes chansons puisque, selon Jean Frappier, elle a été écrite vers le milieu du XII°, " entre 1135 ou 1140 au plus tôt et 1160 ou 1165 au plus tard". Elle prend pour thème un roi ingrat qui, lors de la distribution des récompenses (des fiefs), oublie Guillaume Fierebrace (le personnage étant inspiré de Guillaume de Toulouse). Celui ci, ne voulant pas être en reste, utilise la ruse pour conquérir alors la cité de Nîmes, aux mains des sarrasins.

 

Le style est assez éclectique. En effet, le texte associe l'héroïque, le comique, le pathétique, le réalisme et le burlesque.

 

 

 

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IX

 

" Louis, Sire, reprit Guillaume,

je t'ai servi si longtemps que j'ai les cheveux blancs.

Je n'y ai pas gagné la valeur d'un fétu

qui m'eût permis d'être mieux vêtu à ta cour;

je ne sais pas encore de quel côté tourne ma porte.

Sire Louis, qu'est devenue ta raison ?

On avait l'habitude de dire que j'étais ton familier;

je montais les bons chevaux à longue crinière,

et je te servais par les champs et les marais.

Jamais personne ne s'en trouva mieux,

ni n'eut un clou dans son bouclier

à moins d'avoir reçu un violent coup d'une lance ennemie.

 

J'ai tué plus de vingt mille perfides Turcs;

mais par Celui qui demeure là-haut dans le ciel,

je me retournerai contre mon suzerain.

Tu pourras faire en sorte que je ne sois plus ton familier."

 

X

 

"Dieu, dit Guillaume, toi qui naquis de la douce Vierge,

pourquoi ai-je tué tant de beaux jeunes gens

et pourquoi ai-je affligé tant de mères,

péché qui est resté au plus profond de moi-même ?

J'ai servi si longtemps ce mauvais roi de France,

sans y gagner la valeur d'un fer de lance."

 

XI

 

"Seigneur Guillaume, répond Louis le vaillant,

par cet apôtre qu'on implore dans le parc de Néron

j'ai encore soixante de vos pairs

auxquels je n'ai rien promis ni donné."

Guillaume réplique: "Noble roi, vous mentez.

Je n'ai pas de pair dans la chrétienté,

excepté vous-même qui êtes couronné.

Je ne cherche pas à me vanter à vos dépens.

A présent prenez ceux que vous avez nommés,

conduisez-les, l'un après l'autre, dans ce pré,

sur des chevaux équipés et armés;

si je ne vous en tue pas tant et plus

que je ne possède jamais rien de vos biens,

et je lutterai contre vous-même, si vous voulez y aller."

A ces mots, le roi s'est incliné devant lui;

en se redressant, il lui a adressé la parole.

 

XII

 

"Seigneur Guillaume, dit Louis le noble,

à présent je le vois bien, tu es rempli de colère.

- C'est vrai, répond Guillaume, à l'exemple de mes parents.

Il en va ainsi quand on sert de mauvaises gens:

plus on en fait et moins on y gagne,

au contraire la situation ne cesse d'empirer."

 

XIII

 

"Seigneur Guillaume, dit Louis le vaillant,

à présent je le vois bien, vous êtes très très en colère.

- C'est vrai, répond Guillaume, à l'instar de mes ancêtres.

Il en va ainsi quand on sert un mauvais seigneur:

on a beau l'élever en dignité, on y gagne bien peu.

- Seigneur Guillaume, lui réplique Louis,

vous m'avez protégé et servi de bonne grâce

plus que personne à ma cour.

Avancez, je vous accorderai un beau cadeau.

Prenez la terre du vaillant comte Foucon ;

trois mille hommes vous serviront.

- Non, Sire, lui rétorque Guillaume.

Le noble comte a laissé deux enfants

qui pourront gouverner le domaine comme il faut.

Donnez m'en un autre, car je ne me soucie pas de celui-là."

 

XIV

 

"Seigneur Guillaume, dit le roi Louis,

puisque vous ne voulez pas accepter cette terre

ni l'enlever aux enfants,

prenez celle du Bourguignon Auberi

et épousez sa belle-mère, Hermesant de Tori,

la meilleure femme qui ait jamais bu de vin;

trois mille soldats habillés de fer vous serviront.

- Non, Sire, répond Guillaume.

Le noble comte a laissé un fils;

il se nomme Robert, mais il est tout petit,

il ne sait pas encore se chausser ni se vêtir.

Si Dieu lui accorde de devenir grand et robuste,

il pourra gouverner comme il faut tout le domaine."

 

 

 

 



Soldat et Charroi de Nîmes.
Image prise sur le site de Nîmes, où vous trouverez des passages en prose de cette œuvre.