Le bestiaire est, au Moyen Âge, un livre servant à illustrer une morale chrétienne. Les animaux sont personnifiés et leurs actes ou pensées servent aux sermons. Le monde est le livre de Dieu et tout ce qui s'y trouve est susceptible d'être interprété symboliquement. La construction du bestiaire est simple: elle part de l'idée qu'il existe un lien, et surtout une hiérarchie, entre toutes les créatures de Dieu. L'homme est au sommet de la pyramide.

Les bestiaires médiévaux prennent leur source dans le Physiologus, bestiaire antique. Le plus ancien est celui de Philippe de Thaon (vers 1120). Viendront ensuite Le Bestiaire divin de Guillaume le Clerc, et celui de Gervaise (vers 1150), le Bestiaire en latin de Pierre de Beauvais (avant 1218) et sa traduction en français, et, enfin, le De animalibus d’Albert le Grand (1260).

Cependant, au cours des XII° et XIII°s, l'esprit profane gagne peu à peu du terrain. Ainsi, Richard de Fournival, vers 1250, va reprendre les mêmes animaux fantastiques et leurs propriétés plus ou moins étranges et va en donner une lecture courtoise, dans le cadre de la fin'amor.

Une dernière étape sera franchie avec Brunet Latin (~ 1230- 1294), auteur italien écrivant en français, qui choisit de reprendre les données traditionnelles pour les mettre dans un cadre scientifique.

 

 



**************

 

 


Le Bestiaire de Pierre de Beauvais:

 



Son Bestiaire (1210-1218), a une version brève en 38 chapitres et une version longue de 71 chapitres.

Dans le passage du Bestiaire qui suit, traduit par G. Bianciotto, Pierre de Beauvais donne des caractéristiques de la serre, animal fabuleux, une interprétation religieuse. Richard de Fournival en donnera plus tard une lecture courtoise.

Il existe dans la mer une bête qui est appelée serre, et qui a de très grandes ailes. Quand elle aperçoit un navire à la voilure déployée, elle se dresse, les ailes étendues, s'élance au-dessus de la mer, et commence à voler à sa poursuite, comme si elle voulait rivaliser avec lui pour le gagner de vitesse. Et c'est pour mettre à l'épreuve sa rapidité qu'elle se mesure ainsi à lui. Et elle vole ainsi au côté du navire, en faisant la course avec lui, sur une distance de bien trente ou quarante stades d'une seule traite. Mais quand le souffle lui manque, elle a honte d'être vaincue. Elle ne renonce pas à la lutte petit à petit, mais après avoir fait tous ses efforts pour essayer de vaincre le navire : tout au contraire, aussitôt qu'elle se rend compte qu'elle est dans la nécessité de renoncer à cause de sa grande fatigue, elle abaisse ses ailes et les replie, et se laisse alors aller d'un seul coup jusqu'au fond de la mer. Et les ondes de la mer l'emportent épuisée tout au fond, au lieu dont elle était partie.

La mer est le symbole de notre monde. Les navires représentent les justes qui ont traversé sans danger, en toute confiance, les tourmentes et les tempêtes du monde, et qui ont vaincu les ondes mortelles, c'est à dire les puissances diaboliques de ce monde. La serre qui veut rivaliser de vitesse avec les navires représente ceux qui d'abord s'attachent aux bonnes œuvres, et qui ensuite en viennent à renoncer et sont vaincus par de multiples vices, à savoir la convoitise, l'orgueil, l'ivresse, la luxure, nombre d'autres vices qui les attirent en enfer comme les ondes de la mer attirent la serre vers le fond. Et ceux qui persévèrent dans leurs bonnes dispositions depuis le début jusqu'à leur fin, ceux-là seront sauvés. C'est cela que symbolise cette bête, qui est un poisson de mer fait à la ressemblance d'un animal créé sur terre.

 

 



****************

 

 


Le Bestiaire d'amour de Richard de Fournival:

Traduction de G. Bianciotto.

 

Dans le passage qui suit, la serre, animal fabuleux qui n'eut pas le succès de la licorne, représente dans une interprétation courtoise la figure du rival, aimé de la Dame, mais qu'il n'aime pas. Pierre de Beauvais avait donné quelques années auparavant sa propre interprétation religieuse des caractéristiques de l'animal.

"Et donc il ne se tient pas à vous, mais il vous suit selon sa volonté, et non pas selon la vôtre, de la même manière que la serre suit le navire.

La serre est un animal marin extraordinairement grand, qui possède des ailes et des plumes d'une taille étonnante, grâce auxquelles elle s'élance au-dessus de la mer plus vite qu'un grand aigle qui vole à la poursuite d'une grue, et ses plumes sont tranchantes comme des rasoirs. Et cette serre dont je vous parle se grise à tel point de sa vitesse que lorsqu'elle voit un navire fendre rapidement les flots, elle lutte avec le navire pour mettre à l'épreuve sa vitesse, et elle vole à côté du navire en rivalisant de vitesse avec lui, les ailes étendues, sur des distances de bien quarante ou même cent lieues d'une seule traite. Mais quand le souffle lui manque, la serre a honte d'être vaincue : elle ne renonce pas alors à la lutte petit à petit, en faisant de son mieux pour chercher à rattraper le navire : mais au contraire, aussitôt qu'elle a été devancée si peu que ce soit par le navire, elle replie ses ailes et se laisse aller d'un seul coup jusqu'au fond de la mer.

Je dis que cet homme vous suit exactement de la même manière, aussi longtemps que le souffle ne lui manque pas. Car il accepterait bien d'accomplir votre volonté tant qu'elle ne serait pas contraire à la sienne: mais aussitôt qu'elle lui est contraire, ce n'est pas seulement un peu de mauvais gré qu'il montrerait à votre égard pour supporter votre volonté ou pour se réconcilier avec vous : au contraire, il vous abandonnerait d'un seul coup à l'occasion d'une colère. Et c'est pour cette raison que je dis que vous le tenez, et qu'il ne tient pas à vous. Mais encore que vous ne me teniez pas, il est bien manifeste que je me tiens à vous : en effet - pardonnez-moi - vous avez tant de fois provoqué ma colère que si j'avais dû, sur un coup de colère, me séparer de vous, c'est que je ne vous aurais pas aimée d'un amour aussi démesuré que je le fais. Mais je vous porte un amour achevé, et je me tiens à vous, de telle sorte que si je vous avais perdue sans espoir, ainsi que je l'ai fait, à ce que je crois - si tant est qu'il soit possible de perdre ce que l'on n'a jamais possédé - je ne m'attacherais pas pour autant ailleurs, pas plus que la tourterelle ne change de mâle, elle qui est d'une nature telle que lorsqu'elle a perdu son mâle, elle n'en prend jamais d'autre par la suite."

 

 

 

 

 

 


 

 



Une serre ressemblant fortement à un dragon, qui attaque un bateau. Bestiaire de Guillaume le Clerc (Bibliothèque Nationale de France, fr. 14969)

 

 




Physiologus, Angleterre, 3e quart du XIIIe siècle
Paris, BNF, département des Manuscrits, Latin 3630, fol. 76

 

 

 

 



Bestiaire d'amour de Richard de Fournival. Apiculture, folio 260. France, 3e-4e quart du XIIIe siècle Paris, BNF, Département des Manuscrits, Français 1444, manuscrit réunissant différents bestiaires.