Le livre du voir dit

 

 

 

 

 

 

 

Guillaume de Machaut naît aux alentours de 1300. Figure majeure du XIV° siècle français dans le domaine des lettres et de la musique, il a été reconnu de son temps, et dans toute l'Europe qu'il avait parcourue à la suite de son seigneur, Jean de Luxembourg, comme une autorité, un poète. Il meurt chanoine de la cathédrale de Reims en avril 1377. Maître des formes lyriques, de l'écriture amoureuse, il unit art ancien et art nouveau.

 

Son roman, Le Voir Dit (Dit véridique), est son œuvre la plus célèbre et la plus émouvante. Ce texte a deux voix mêlant récit en vers, pièces lyriques et musicales, lettres en prose, se donne pour une histoire vraie, celle des amours d'un poète illustre et vieillissant avec une toute jeune fille, son admiratrice. Il pose avec subtilité la question de l'autobiographie. On imagine qu'il s'agit de Machaut et de Péronne d'Armentières.

 

 L'œuvre s'ouvre sous le signe de la littérature et sur une double transgression: c'est la jeune fille qui se déclare et qui aime le poète par rapport à sa renommée. Mais la jeune fille a entre 15 et 20 ans. Ce parfum de scandale est sans doute un facteur important qui a provoqué la célébrité du livre. Les deux amants ont du mal, dans un premier temps à communiquer. Ils trouvent un recours dans l'envoi de lettres et de poèmes, puis, par la suite, dans l'envoi par la dame de son portrait. Ces deux-là parviendront-ils à se rencontrer ? Je n'en dis pas plus pour ne pas déflorer l'histoire.

 

Le Voir Dit est l'histoire d'un livre qui s'écrit au fur et à mesure que l'amour se vit. Voilà bien quelque chose d'original ! 

 

 

 

 

 

 

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Je prends la traduction de Paul Imbs.

 

 

Pour situer un peu l'histoire, le vieux poète malade reçoit un ami.

 

 

 

" Voici relaté de point en point et en toute vérité ce que son récit me rapporta: "Ami, compagnon, et très cher seigneur, je serai cette fois-ci votre médecin, car les nouvelles que je vous dirai vous guériront entièrement. En ce royaume vit une demoiselle - Dieu veuille la garder corps et âme - noble, jeune, enjouée, aimable, grande de taille et droite, bien faite, élégante, sage de cœur, très humble de manières et simple d'abord, belle, de bonnes mœurs; et non seulement la meilleure chanteuse depuis cent ans, mais aussi une danseuse hors pair. Bref, elle est une créature si exceptionnelle qu'elle l'emporte sur toutes les jeunes femmes par son intelligence, sa douceur, son charme.

Elle est l'escarboucle dont l'éclat illumine la nuit obscure; c'est le fin diamant serti d'or qui donne grâce à tous les amants; c'est le saphir, c'est l'émail qui sait guérir les maux d'amour; c'est exactement la tramontane qui conduit les cœurs au Port de Joie; c'est l'émeraude qui rend liesse et gaieté à tous cœurs affligés; c'est le fin rubis du soleil levant dont le rire guérit tous maux. En un mot, c'est la rose vermeille à nulle autre comparable.

Longuement je pourrais vous en parler, mais mille ans ne suffiraient pas pour dire le bien, l'honneur, l'esprit, la valeur qui sont en son noble corps contenus. Ajoutez à cela la grande générosité de son cœur magnanime, qui en nulle dame d'ici à Constantinople n'a son pareil: chacun le voit, il s'y montre à découvert, et vous-même le connaîtrez en toute clarté.

On lui a rapporté que tout un hiver et presque un été vous avez été gravement malade, et que, pendant tout ce temps, vous composiez des ballades, des rondeaux, des motets et des virelais, des complaintes et des lais d'amour; à propos de quoi elle a fait la remarque que c'est chose très difficile à imaginer qu'il y ait en un même cœur assez d'énergie pour qu'il soit capable de concevoir des pensées gaies, alors qu'il est accablé par la maladie. En vérité elle a le cœur bien gros chaque fois qu'elle pense à vos souffrances. Et c'est pourquoi elle se recommande à vous cent mille fois et vous fait savoir qu'au monde entier il n'y a nulle personne - si riche, belle ou bonne qu'on la suppose - qui pût lui procurer autant de joie que de vous voir et de vous entendre. Et en effet elle ne vous a jamais vu, alors qu'elle brûle d'envie de vous voir! Aussi, cher seigneur, s'il vous était possible de venir en son manoir, elle vous réserverait un accueil chaleureux et complet, qui suffirait à tous égards pour le plus grand seigneur de l'Empire. Certes, si elle était un homme pouvant, comme font les hommes, prendre la route de bonne heure et jusque tard dans la journée, vous verriez son très doux regard au bout de trois ou quatre jours de chevauchée, car elle ne tarderait pas à venir se promener en ces parages à seule fin de vous voir. Mais comme elle ne peut venir vous rendre visite - et cela lui fait bien mal au cœur - voici ce qu'elle vous envoie, et qui est son œuvre (ceci, j'ai de bonnes raisons de le dire, puisque, par le Dieu qui me voit, j'étais là quand elle l'a fait)."

Il me remit alors un petit rondeau, qui loin d'être gauche, disgracieux, contraire aux règles, était si parfaitement réussi et produisait à chaque lecture un si bel effet que nul n'y trouver à amender. Je le pris avec des marques de grande révérence, et le baisai, sans hésiter, plus de cent fois - ou environ! -; après quoi, j'ôtais mon chaperon, me mis à genoux devant le petit rondeau, et loin de l'éloigner de moi, je le gardai sur mon cœur avec grande douceur et joie, et, pour mon plus grand plaisir, je le baisai souvent. Mais parce qu'une œuvre de si noble facture ne doit pas rester cachée ni enclose, je vous dirai sans rien ôter ni ajouter, ce que contenait ce pli:

 

 

Rondeau [de la dame]

 

 

Celle qui jamais ne vous vit

Et qui vous aime loyalement,

De son cœur tout entier vous fait présent;

 

Et elle dit qu'elle ne vit pas à son gré

Quand elle ne peut vous voir à intervalles réguliers,

Elle, qui jamais ne vous vit

Et qui vous aime loyalement;

 

Car en raison du bien que dit de vous

Tout le monde unanimement,

Vous l'avez conquise en toute honnêteté,

 

Elle qui jamais ne vous vit

Et qui vous aime loyalement,

De son cœur tout entier vous fait présent."

 

 

 

 


Guillaume de Machaut

 

 

 

 


Œuvres de Guillaume de Machaut.

 

 

 



Miniature du XIVe siècle : Nature offre à Guillaume de Machaut trois enfants : Sens, Rhétorique et Musique.