La Châtelaine de Vergy

 

 

 

 

 

 

 

Il s'agit d'une histoire d'amour du XIII° s : deux amoureux, le chevalier Agolane et la Châtelaine de Vergy, nièce du Duc de Bourgogne s’aiment en secret. Le petit chien de la Châtelaine leur sert de signal : lorsqu'il vient dans le verger, ceci indique au chevalier qu'il peut aller à la rencontre de sa Belle. Cependant leur idylle est menacée par une autre femme, la Duchesse de Bourgogne, qui, repoussée par le jeune homme, accuse faussement celui-ci de vouloir la séduire... 

 

Il faut lire ce texte sur un arrière-plan courtois. C'est dans le milieu culturel de la Cour, avec tous ses raffinements de mœurs, de manières et avec les charmes de ses habitations qu'évolue le roman. Il est décrit une vie agréable et douce dans ce texte. Il n'y a pas de grande aventure, hormis cette histoire d'amour. Mais quelle histoire !

 

Ce récit bref est fréquent à l'époque : fabliaux, lais, contes... ils sont légion.

 

On a souvent eu tendance à établir des liens entre la Châtelaine de Vergy et certains lais (Lanval, Graelent, Guigemar) parce que l'on y retrouve en partie les mêmes thèmes ou les mêmes motifs. C'est surtout avec le Lanval de Marie de France que le rapprochement semble le plus légitime. En effet, dans Lanval, nous pouvons remarquer que le jeune homme amoureux est importuné par la femme de son seigneur qui l'accuse ensuite d'avoir voulu la séduire. Dans les deux textes, le jeune homme trahit l'amour secret. Mais la façon dont les deux thèmes sont approfondis est différente. Marie de France laisse une certaine liberté à ses personnages, tandis que dans La Châtelaine de Vergy, l'auteur dirige les actions et les paroles de ses personnages.

 

Ce dernier texte comporte un enseignement. L'auteur nous avertit dès le début de ce qu'il faut faire et ne pas faire en amour (notamment le fait de ne pas découvrir ses secrets), conseil repris à la fin par ces termes :

 

"Et par cest essample doit l'en

s'amour celer..."

 

Il s'agit donc d'un exemplum, court texte moralisateur ou didactique servant d'exemple.

 

 

 

 

************

 

 

 

Voici un extrait :

 

 

"Il y a des gens qui feignent d'être loyaux, et de si bien garder les secrets qu'il semble naturel de leur faire confiance; et quand, finalement, on se livre à eux et qu'ils sont au courant des détails de cet amour, ils en répandent le bruit dans tout le pays et en font l'objet de leurs plaisanteries et de leurs rires.

Ainsi, il arrive que celui qui a révélé le secret en perde la joie, car, plus l'amour est grand, plus les parfaits amants sont affligés quand l'un deux croit que l'autre a dit ce qu'il faut tenir caché. Et c'est ainsi qu'il arrive souvent de tels malheurs que l'amour cesse dans la douleur et la honte. Ce fut le cas, en Bourgogne, d'un vaillant et hardi chevalier, et de la dame de Vergy, que ce chevalier avait priée si longtemps de son amour que la dame le lui accorda à la condition suivante: il devait savoir qu'au moment même où leur amour serait révélé par lui, il le perdrait ainsi que le don total qu'elle lui avait fait d'elle-même. Et lorsqu'elle lui accorda cet amour, ils décidèrent que le chevalier se rendrait toujours, au moment qu'elle fixerait, dans un jardin, et ne bougerait de son recoin avant qu'il eût vu un petit chien aller dans le jardin; alors il devrait venir sans tarder dans sa chambre. Il pouvait être sûr qu'à ce moment-là, il n'y aurait personne d'autre qu'elle.

Longtemps tout se passa ainsi, et leur amour fut doux et secret, car personne d'autre n'en eut connaissance."

 

 

 

**********

 

 

 

Il existe quatre textes de La Châtelaine de Vergy :

 

 

- Le manuscrit 375, conservé à la BNF.

 

- L'histoire de la Chastelaine du vergier et de tristan le chevalier, paru vers 1479 dans la vallée d'Aoste et conservé désormais à Paris (BNF, nouvelles acquisitions 6639). Cette version a un ton moralisateur et didactique. L'amour entre la Châtelaine et Tristan est présenté de façon toute personnelle par son auteur: leurs rencontres est le lieu d'interminables discussions, ponctuées tout au plus par quelques baisers.

 

- La Chastelaine du vergier, Livre d'amours du chevalier et de la dame Chastellaine du vergier. Edition de 1540. Le texte est conservé à la BNF, Réserve, Ye 2963). Malheureusement, l'exemplaire n'est pas complet. Il manque le feuillet central, soit une centaine de vers.

Le but semble être, dans cette version, de raconter une tragique histoire d'amour sous forme dialoguée.

 

- La nouvelle 70 de l'Heptaméron (1558) de Marguerite de Navarre. Cette dernière a tenu à l'insérer dans son recueil à cause de la valeur exemplaire de l'histoire. Elle mettra l'accent sur le fait qu'il faut aimer parfaitement et se rapprocher de l'amour de Dieu.

 

Bien qu'ayant lu tous les textes, mon préféré reste de loin le premier, celui du XIII°s, conservé dans le manuscrit 375. Il s'agit d'un roman d'amour courtois. Cependant, l'image que l'on peut avoir de la fin'Amor vole en éclat à plusieurs titres:

 

Le thème tout d'abord : on peut voir dans ce texte qu'il ne s'agit pas d'un Chevalier venant chanter son amour impossible pour une Dame. On peut noter toute la perfidie d'une femme jalouse, en l'occurrence la Duchesse de Bourgogne: celle-ci est amoureuse du beau chevalier qui lui refuse ses avances pour rester fidèle non seulement à la Châtelaine, mais aussi à son suzerain. Dépitée et folle de rage, elle veut se venger et ira jusqu'à mentir honteusement, accusant le chevalier de lui avoir fait des avances.

 

Un autre cliché est mis à mal : c'est la Dame qui fait des avances au chevalier et non le contraire. Qui plus est, il s'agit d'une Dame de haut rang.

 

En opposition à la Duchesse, on remarquera le thème de la fidélité, omniprésent : fidélité du chevalier envers le Duc; du Duc envers son chevalier ; fidélité des deux amants.

 

Cette dernière est cependant entachée. En effet, la Châtelaine, nièce du Duc, avait accordé son amour au chevalier à une condition: que celui-ci ne soit jamais découvert. Si quelqu'un devait être au courant, elle romprait sa liaison. Néanmoins, bien qu'ayant juré, le chevalier se voit obligé, pour ne pas être sali, jugé et exilé, de tout dévoiler au Duc, y compris le petit jeu avec le chien (la présence du petit chien signifiait qu'il pouvait rejoindre la châtelaine). Tout ceci se terminera très mal. 

 

Finalement, tous les points négatifs sont centralisés sur la Duchesse de Bourgogne, donc sur une femme de haut rang.