Guillaume de Lorris / Jean de Meun

 

 

 

 

Le Château de Jalousie - Le Roman de la rose, manuscrit Harley Londres, British Library, ms. Harley 4425, fol. 39

 
 
 

 

L'usage que Raoul de Houdenc fait de l'allégorie n'est rien comparé à celui qu'en font Guillaume de Lorris et Jean de Meun dans ce chef-d'oeuvre du XIII°s qu'est le Roman de la rose. Cette somme poétique de près de 22 000 vers (octosyllabes à rimes plates) reprend tous les thèmes de la courtoisie et de la philosophie du XII° et XIII°s.

 

Les deux parties sont bien différentes. En effet, Guillaume de Lorris, qui compose aux alentours de 1230, met en place la fiction du songe autobiographique et décrit avec grâce les étapes amoureuses au milieu d'un "jardin d'amour". La mort (bien que les dates soient contestées) lui fait abandonner son personnage de l'Amant désespéré et séparé de la Rose par les murailles du château de jalousie.

 

Jean de Meun reprend le roman vers 1275. Il remplace la transparence de son prédécesseur avec une insistance parfois un peu lourde et conduit le personnage principal à la cueillette de la Rose, lui enlevant au passage les allusions courtoises. Il substitue à ces dernières une philosophie inspirée d'Alain de Lille, plus réaliste. Cette Rose est finalement cueillie mais les images employées par Jean de Meun, graveleuses, forment un contraste assez frappant avec le lyrisme de Guillaume de Lorris.

 

 

 

 

 

Guillaume de Lorris, "Coup de foudre"

 

 

 

Il y avait une grande quantité de roses.

Si belles qu'il n'y en avait pas de pareilles sous le ciel ;

Il y avait des boutons petits

Et clos, et d'autres un peu plus gros ;

Il y en avait aussi d'autre dimension,

Dans certains endroits il y en avait à foison

Qui étaient près de s'épanouir.

Et ceux-là ne doivent pas être méprisés :

Les roses largement ouvertes

Sont en un seul jour fanées,

Et les boutons tout frais durent

Au moins deux jours ou trois.

Et ces boutons me plurent beaucoup.

Jamais il n'y en avait eu de si beaux nulle part.

Qui pourrait en obtenir un,

Devrait le tenir en grande affection ;

Si j'avais pu en avoir une couronne,

Je ne lui aurais rien préféré.

Parmi ces boutons, j'en choisis un

Si beau, qu'à côté de lui

Aucun des autres ne me parut digne d'intérêt

Après que je l'eus bien observé ;

Car la couleur qui le décore

Est la plus vermeille et la plus délicate

Que Nature ait pu créer.

Il y a quatre paires de feuilles

Que Nature avec une grande habileté

A placées côte à côte ;

La queue en est droite comme un jonc

Et le bouton est disposé au sommet

Si bien qu'il ne penche ni ne s'incline.

Son parfum se répand autour de lui ;

L'odeur suave qui en provient

Embaume toute la place.

Quand je sentis ce parfum,

Je n'eus pas envie de rester en arrière,

Mais je m'en approchai pour le prendre,

Si j'osais y porter la main ;

Mais des chardons aigus et piquants

Me repoussaient et m'en éloignaient ;

Des épines tranchantes et aiguës,

Des orties et des ronces crochues

Ne me laissèrent pas m'avancer,

Car je craignais de me blesser.

Jean de Meun

 

 

 

Quand j'eus fait tant d'efforts ici

Que je me fus approché du rosier,

Au point de pouvoir tendre à mon gré les mains

Pour prendre le bouton sur les rameaux,

Bel Accueil se mit à me prier pour Dieu

De n'y faire nul outrage ;

Et je lui promis solennellement,

Parce qu'il me priait en insistant,

Que je n'y ferais rien d'autre

Que sa volonté est la mienne.

Par les rameaux je saisis le rosier,

Rameaux plus nobles que nul osier ;

Et quand je pus m'y tenir des deux mains,

Doucement et sans me précipiter

Je commençai à ébranler le bouton ;

J'aurais eu du mal à l'avoir sans le secouer.

J'en fis par nécessité

Trembler et s'agiter toutes les branches,

Sans déchirer aucun des rameaux,

Car je ne voulais en rien le blesser ;

Et pourtant, il me fallut de force

Entamer un peu l'écorce ;

Je ne savais comment obtenir autrement

Ce dont j'avais si grand désir. [...]