Le songe d'enfer

 

 

 

 

 

 

 

 

Raoul de Houdenc ( vers 1170 - vers 1230) est un poète actif au début du XIII°s. Son nom viendrait de son village natal mais on s'interroge encore sur les noms de Houdenc en Bray, près de Beauvais, Houdain dans l'Artois ou Houdan dans les Yvelines. Devenu certainement moine après une vie mondaine de jongleur au service des grands, il est sans doute l'auteur de deux romans : Mérangis de Portlesguez (roman parodique s'inscrivant dans le sillage arthurien. Raoul de Houdenc ayant été le disciple de Chrétien de Troyes) et La vengeance Raguidel (on lui prête la paternité de ce second roman mais rien n'est avéré). Il est finalement plus connu comme moraliste par les milieux intellectuels de l'époque.

 

Le Songe d'enfer est un récit allégorique en octosyllabes d'un voyage allégorique dans l'au-delà. Il est daté de 1224 environ. Le narrateur-rêveur se fait pèlerin, il passe la cité de Convoitise, en terre de Déloyauté, se rend chez Envie qui vit avec Avarice, Tricherie et sa sœur Rapine. Après avoir traversé le fleuve de Gloutonie, on arrive à Vile Taverne chez Roberie, Hasard et Mescompte. Plus tard, Ivresse conduira le pèlerin à Château Bordel, chez Larcin et Honte. En enfer se déroule un banquet. La nappe est faite en peau d'usuriers, la serviette qu'on lui donne, "en cuir d'une vieille putain". On peut y déguster les pécheurs : usuriers cuits dans leur graisse, langues de plaideurs frites ou grillées, vieilles prêtresses en civet, sodomites bien cuits en honte... accommodés selon une recette qui rappelle leurs vices. Il s'agit de la première grande allégorie narrative.

 

 

 

 

 

Extrait : 

 

 

 

 

"Bien que les songes soient pleins de fables, pourtant parfois un songe peut devenir vrai : je sais bien, à ce sujet, qu'il m'arriva qu'en songeant un songe, j'eus l'idée de devenir pèlerin. Je me préparai et me mis en route, tout droit vers la cité d'Enfer. Je marchai tant pendant le Carême et l'hiver que j'y vins tout droit. mais je ne vous dirai rien de ceux que j'y ai connus, avant de vous avoir rendu compte de ce qui m'advint en chemin : ceux qui vont en quête d'enfer trouvent belle voie et plaisant chemin ; quand je partis de ma terre, pour ne pas allonger le conte, je m'en vins la première nuit à la Cité de Convoitise. En terre de Déloyauté se trouve la cité dont je vous parle, j'y vins un mercredi ; et je me logeai chez Envie ; nous eûmes bon hôtel et belle vie ; et sachez, sans tromperie, que c'est la Dame de la ville. Envie me logea bien : à l'hôtel avec nous mangea Tricherie, la sœur de Rapine ; et Avarice sa cousine l'accompagna, à ce qu'il me semble, pour me voir ensemble. Elle vinrent et manifestèrent grande joie de me voir en leur pays. Et aussitôt, sans hésiter, Avarice vint me demander de lui dire nouvelles des avares, et de lui apprendre leurs faits et gestes ; elle m'a demandé comment chacun de ses parents se comportait ; et je lui ai aussitôt conté un conte, qu'elle apprécia beaucoup, car je lui dis que les siens avaient chassé du pays Largesse ; et que ses gens s'étaient tant efforcés, que Largesse n'avait plus ni tour ni retraite ; et qu'elle ne savait où se réfugier pour souffrir leurs assauts. (Je dis qu') elle ne le pouvait plus endurer désormais mais (qu') elle était si mal en point, que chez les riches il n'y en avait plus. Je lui racontai cela : elle en eut grande joie. Et Tricherie, en un mot me redemanda aussitôt de lui dire comment se comportaient les tricheurs, ceux qui étaient ses fidèles, si je savais lui en exposer la vérité : et moi, qui voulus lui répondre tout de suite, je lui dis un peu à son gré que Tricherie était en Poitou Justicière, Dame et Vicomtesse, et avait conformément à sa promesse fortifié en Poitou, comme nous le disons, un fier château de trahison, très haut, le plus remarquable du monde, dont le Poitou tout entier est enclos et encerclé par grand pouvoir : Tricherie, qui y met tous ses efforts, l'a tant garni de fausseté qu'on ne trouve dans ses habitants ni foi ni loyauté. Voilà ce que je répondis à Tricherie : mais que le tienne à vilenie qui voudra, je dis la vérité entière, n'en doutez nullement ; car je sais bien, à propos des Poitevins, et de ceux qui ont leurs mœurs, que Tricherie est Reine de leur royaume, à ce qu'il me semble, si bien qu'entre elle et eux ensemble, il y a les mêmes relations qu'entre conseil et parlement. Tricherie s'en réjouit beaucoup, et manifesta sa grande satisfaction, et puis me dit en riant : "J'ai nourri tous les Poitevins : ce n'est pas merveille, bel ami, s'ils se conforment à mes lois". Notre veillée prit fin alors ; chacun s'en alla à son logement, et moi, je restai tout seul là avec mon hôtesse jusqu'au jour. Et le lendemain sans nul retard, je me levai de bon matin et pris congé."

 

Traduction : Anne Berthelot