Jean d'Arras

 

 

 

 

 

 

 

A la fin du XIV°s, Jean de Berry, mécène influent, rassemble autour de lui des artistes et des écrivains. Son but est de collectionner les œuvres d'art du passé et du présent commémorant ou expliquant les grands événements d'autrefois. Il demande ainsi à Jean d'Arras de lui écrire le Livre de Mélusine, qui devait ainsi s'inspirer de toutes les légendes qui couraient sur cette fée.

 

Le Livre de Mélusine (1392) prétend faire le récit "véridique" de la grandeur et des causes de la décadence de la famille de Lusignan, qui a connu son heure de gloire au XIII°s dans les territoires d'Orient (à Chypre en particulier), mais qui s'est effondrée avec une inquiétante rapidité : seule une intervention surnaturelle peut justifier une ascension fulgurante et une chute si brutale. L'origine du lignage est donc nécessairement mythique. L'ancêtre, Raimondin, est un écuyer qui doit sa fortune, et sa noblesse, à l'amour d'une fée, Mélusine.

 

Parce qu'elle a commis une grave faute dans sa jeunesse, Mélusine a été condamnée par sa mère à voir le bas de son corps se transformer en serpent tous les samedis. Cependant, si elle trouve un époux qui promette de ne jamais la voir ce jour-là, elle mourra en femme « naturelle ». Mélusine rencontre Raimondin, fils du comte de Forez et neveu du comte de Poitiers : le jeune homme promet à la fée de ne jamais la trahir ; ils se marient. La prospérité comble le couple : Mélusine bâtit villes et châteaux et donne à Raimondin huit fils, tous marqués au visage par des tares qui viennent rappeler leur origine surnaturelle. Le dénouement tragique du roman est provoqué par le frère de Raimondin : il l'incite à espionner sa femme le samedi. Il la voit donc, sous forme de serpente, se baignant dans un cuveau. Il se repent aussitôt de son indiscrétion et n'en fait part à personne. Mais par la suite, un de ses fils, Geoffroy "à la grande dent", tue son frère qui veut se faire moine. Raimondin, fou de douleur et de rage, accuse alors sa femme d'être responsable de ce malheur et prononce alors l'injure fatidique: "Ah ! Très faulce serpente..." La vérité est ainsi révélée. Cette rupture du pacte qui conditionnait son union avec un mortel provoque la disparition de Mélusine : elle s'envole par une fenêtre du château de Lusignan.

 

Cette œuvre est un texte peuplé de personnages nombreux et riche en péripéties. C'est un récit merveilleux, mais aussi un roman pour l'éducation des princes, dans lequel les beaux exemples chevaleresques tiennent une place importante. Les héros en sont cependant ambigus, et Mélusine en particulier : elle se montre bonne chrétienne, elle est une épouse avisée et une mère attentive, mais de nombreux détails la rattachent à un univers démoniaque.

 

Quant à son auteur, Jean d'Arras, nous n'en connaissons pas grand chose. Certaines hypothèses disent qu'il aurait été le secrétaire du Duc de Berry. Cependant, les recherches actuelles s'orientent plutôt vers un libraire-relieur, romancier à ses heures.

 

 

 

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Dans cet extrait, nous assistons aux lamentations de Mélusine lors de la scène des adieux. (Traduction Michèle Perret)

 

- Ah ! Raimondin, le jour où je t'ai vu pour la première fois a été pour moi jour de malheur ! Hélas ! c'est pour mon malheur que j'ai vu ta grâce, ton allure, ton beau visage, c'est pour mon malheur que j'ai désiré ta beauté, puisque tu m'as si ignoblement trahie ! Bien que tu aies manqué à ta promesse, je t'avais pardonné, au fond de mon cœur, d'avoir cherché à me voir, sans même t'en parler, parce que tu ne l'avais révélé à personne ; et Dieu te l'aurait pardonné, parce que tu en aurais fait pénitence en ce monde. Hélas ! mon ami, maintenant notre amour s'est changé en haine, notre tendresse en cruauté, nos plaisirs et nos joies, en larmes et en pleurs, notre bonheur, en grande infortune et dure calamité. Hélas ! mon ami, si tu ne m'avais pas trahie, j'étais sauvée de mes peines et de mes tourments, j'aurais vécue le cours naturel de la vie, comme une femme normale, je serais morte normalement, avec tous les sacrements de l'Église, j'aurais été ensevelie en l'église de Notre-Dame de Lusignan et on aurait célébré comme il se doit des messes de commémoration pour moi. Mais maintenant tu m'as replongée dans la sombre pénitence que j'avais longtemps connue, à cause de ma faute. Et cette pénitence, je devrai maintenant la supporter jusqu'au jour du Jugement, parce que tu m'as trahie. Je prie Dieu qu'il veuille te pardonner.

Et elle montrait tant de chagrin qu'il n'est au monde de cœur si endurci que sa vue n'aurait attendri.

Raimondin, en la voyant, était lui-même si malheureux qu'il ne voyait plus, n'entendait plus, ne comprenait plus, et était profondément bouleversé. [...]

Mélusine fait part de ses dernières volontés à son mari, puis saute sur l'appui de la fenêtre. Toute la cour se lamente avec Raimondin.

 

Alors, poussant une plainte douloureuse et un terrible soupir, elle s'élança dans les airs, s'éloigna de la fenêtre, traversa le verger et se transforma en une énorme serpente, longue de près de cinq mètres. Apprenez que le rebord de la fenêtre par laquelle elle passa y est toujours, et que la trace de son pied s'y trouve gravée.

Il fallait voir le chagrin de toute la noblesse. Les dames et les demoiselles qui avaient été à son service, et Raymond plus que tout autre, laissaient éclater une extraordinaire douleur, un amer chagrin. Ils se précipitèrent tous aux fenêtres pour voir quel chemin elle prendrait. Alors la dame, sous sa forme de serpente, comme je viens de le dire, fit trois fois le tour de la forteresse, et chaque fois qu'elle passait devant la fenêtre, elle lançait un cri si étrange et si douloureux que tous en pleuraient de compassion. On sentait bien que c'était contre son gré, contrainte et forcée, qu'elle s'en allait. Puis elle prit la direction de Lusignan, dans un tel bruissement, dans un tel tapage, qu'il semblait, partout où elle passait, que c'était la foudre et la tempête qui allaient s'abattre.

Mélusine s'en allait, comme je vous l'ai dit, sous sa forme de serpente, vers Lusignan, volant dans les airs, pas trop haut, si bien que les habitants du pays la virent bien et l'entendirent mieux encore, car elle manifestait tant de douleur et faisait un tel tapage que c'était horrible à entendre et à voir. Les habitants du pays en étaient frappés de stupeur. Et elle s'en alla ainsi jusqu'à Lusignan, elle en fit trois fois le tour, poussant des cris déchirants, et se lamentant avec une voix de femme ; les habitants de la forteresse et ceux de la ville étaient fort intrigués et ne savaient que penser ; ils voyaient la forme d'une serpente, et pourtant c'était la voix d'une femme qui en sortait.

 

 

 
 
 
                                                                                     
Mélusine 


 Le château de Lusignan. Les très riches heures du Duc de Berry ; mois de mars.
 
     
               
 
Le Livre de Mélusine, Jean d'Arras, BNF